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Rome
Dictionnaire encyclopédique de la Bible de Augustin Calmet
Westphal Bost

La ville de Rome fut fondée par Remus et Romulus, selon Ussérius, l’an 3966 de la période julienne, 3256 du monde, avant Jésus-Christ 744, avant l’ère vulgaire 748, sur la fin du règne d’Ézéchias, roi de Juda. Cette ville est si connue qu’il est inutile d’en faire ici l’histoire, et je ne crois pas que personne s’avise de la venir chercher dans un Dictionnaire de la Bible [Cependant il y a des choses relatives à l’origine et à l’illustration de Roine, à ses hautes destinées, à ses dieux, à la piété de ses citoyens, que l’on oublie et qui méritent d’être rappelées. Nous allons citer.

Tarquin n’eut rien tant à cœur que de bâtir le temple de Jupiter sur le mont Tarpéien, pour laisser un monument de son règne et de sa grandeur ; mais afin que la place ne demeurât point consacrée aux dieux, et qu’elle fût tout entière à Jupiter, il fit détruire quelques temples qui étaient sur cette montagne. On dit que, comme on commençait cet ouvrage, la souveraine divinité obligea les autres dieux de donner quelque signe de la grandeur de cet empire ; car encore qu’on eût connu par les oiseaux que rien ne s’opposait à la démolition des autres temples, ils ne se déclarèrent point contre celui du dieu Terme ; et l’en en tira ce présage que la domination de Rome demeurerait ferme et inébranlable, puisque le temple du dieu Terme n’avait point été démoli, et qu’il avait été le seul de tons les dieux qu’on n’avait pu faire sortir de la place qui lui était consacrée. Ce présage de la longue durée de Rome fut suivi d’un autre prodige qui annonçait la grandeur de cet empire. Une tête d’homme, qui avait le visage entier, apparut (dit-on) à ceux qui creusaient les fondements de ce temple : cela témoignait bien clairement que ce lieu serait quelque jour la forteresse de l’empire et le chef de tout l’univers. Ce fut aussi la prédiction et des devins qui étaient alors dans la ville, et de ceux qu’on avait fait venir d’Etrurie, pour les consulter sur ce sujet (Tit. Liv., lib. I n. 55).

En matière de religion, je me rends à ce que disent les grands pontifes Coruncanius. Scipion et Scœvola, et non pas aux sentiments de Zénon, ou de Cléanthe, ou de Chrysippe. Je préfère ce qu’en a écrit Lélius, qui était de nos augures, un de nos sages, à tout ce que les plus lustres stoïciens m’en voudraient apprendre ; et comme la religion du peuple romain a d’abord consisté dans les auspices et les sacrifices, à quoi l’on a depuis ajouté les prédictions, qui, en conséquence des prodiges, sont expliquées-par les interprètes de la Sibylle ou par les aruspices, j’ai toujours cru qu’on ne devait rien mépriser de ce qui a rapport à ces trois chefs ; je me suis même persuadé que Romulus, par les auspices qu’il ordonna, et Numa, par les sacrifices qu’il établit, avaient jeté les fondements de Rome qui, sans doute, n’aurait pu s’élever à ce haut point de grandeur, si elle ne s’était attiré, par son culte, la protection des dieux (Ciséron, de la Nature des dieux, livre 3 n. 2).

Le même auteur, dans son livre des Réponses des aruspices, chapitre 9 met les Romains en parallèle avec les autres nations, et ne leur donne la supériorité sur elles que par la religion et la piété envers les dieux.

Ovide assure que l’empire de l’univers avait été promis à Rome par les dieux,.

Il n’est pas surprenant, dit Valère-Maxime, que la bonté des dieux ait toujours eu une attention particulière pour conserver et augmenter cet empire, puisque Rome a toujours apporté le soin le plus scrupuleux à pratiquer les petites cérémonies de la religion, et à ne rien omettre de ce qui regardait le culte des dieux.

Celse parle ainsi à un chrétien : Ne dites pas que si les Romains, ajoutant foi à vos paroles, abandonnaient le culte des dieux et n’adoraient que le Dieu suprême que vous prêchez, il viendrait à leur secours et les ferait triompher de leurs ennemis ; car ce Dieu qui non-seulement avait fait cette promesse, mais encore de plus grandes, comme vous le dites, à ceux qui l’honoraient, voyez quels avantages il leur a procurés, de même qu’à vous tant s’en faut qu’ils soient maîtres de toute la terre, qu’ils n’ont ni héritage ni maison : et si quelqu’un d’entre vous est encore çà et là et se tient caché, on le cherche pour le punir de mort (Dans Origène, livre 8).

Les Romains, en adorant les dieux, et tous les dieux, ont mérité l’empire de l’univers.

Les Juifs ont adoré un seul Dieu ; mais sa puissance est si inférieure à celle des dieux des Romains, que nous l’avons fait captif avec la nation qui l’adorait (Cécilius, dans Félix, page 52).

Un peu plus bas, il ajoute : Est-ce que les Romains, sans le secours de votre Dieu, ne sont pas maîtres de tout l’univers et de vous-mêmes (p. 403).

Je veux répondre à ce qu’on dit que les Romains n’ont été élevés à un si haut degré de puissance que par la grande exactitude de leur religion, et que leurs dieux sont véritablement des dieux, parce que ceux qui leur rendent le plus d’honneur se trouvent aussi les plus élevés.

Nous apprenons de la Sibylle et des autres devins remplis de l’esprit de Dieu que Jupiter donna à Rome des lois par l’entremise de Numa. Mettons-nous au rang de ses plus grands ou de ses moindres bienfaits l’ancile ou bouclier tombé du ciel, et la tête d’homme trouvée en fouillant sur la colline d’où le Capitole, le siège du grand Jupiter, a pris son nom ? Mais vous, chrétiens, les plus malheureux des hommes, lorsque vous ne voulez pas adorer l’ancile que nous avons reçu du ciel, du grand Jupiter ou de Mars, notre père, comme un gage certain, gage donné, non par paroles, mais par une chose réelle et subsistante, qu’il protégerait perpétuellement notre ville, vous adorez le bois de la croix (Dans S. Cyrille, livre 7) !

Julien parle ainsi ironiquement aux chrétiens : Pourquoi, méprisant nos dieux, avez-vous embrassé la religion des Juifs ? est-ce parce les dieux ont donné l’empire à Rome, et qu’ils ont tenu les Juifs dans une continuelle servitude, excepté un petit espace de temps ? Abraham, Isaac, Jacob, ont vécu dans une terre étrangère. Moïse, avec les siens, a été esclave en Égypte. Lorsqu’ils ont été dans la Palestine, tantôt ils ont eu des juges, plusieurs fois ils ont été asservis aux princes voisins. Enfin, après avoir eu des rois pendant quatre cents ans, ils ont été assujettis aux Assyriens, ensuite aux Mèdes, après aux Perses, enfin à nous (Dans S. Cyrille, livre 7).

Un peu plus bas, Julien continue ainsi : Répondez-moi, lequel vaut mieux, d’être toujours libre et de commander pendant deux mille ans à la plus grande partie de la terre et de la mer, ou d’être assujetti à des étrangers ? Je ne crois pas que personne soit assez insensé pour préférer le second : car qui est assez stupide pour croire qu’il vaut mieux être vaincu que de vaincre ? Si cela est vrai, montrez-moi quelque capitaine parmi les Hébreux qui puisse être comparé à Alexandre ou à César. Il n’en est sûrement aucun parmi vous. J’atteste les dieux que j’outrage ces hommes célèbres lorsque je forme cette demande. Il y en a plusieurs fort inférieurs à ces grands capitaines dont chacun d’eux est fort au-dessus de tous ceux qui ont eu de la réputation parmi les Hébreux, même pris ensemble (Dans S. Cyrille, livre 8).

Les païens opposant leur à aprospérité et leur puissance aux calamités et la faiblesse des Juifs, dont ils regardaient les chrétiens comme une secte, en tiraient une preuve en faveur de leur religion.

Symmaque fait parler la ville de Rome en ces termes, dans sa requête aux empereurs Valentinien, Théodose et Arcade : Princes très-bons, patrice patres, respectez cette longue suite d’années que je dois à ma réligion. Qu’il me soit permis de pratiquer mes anciennes cérémonies : je n’ai pas lieu de me repentir d’y avoir été attaché jusqu’ici. Que je puisse vivre suivant mon ancien usage, parce que je suis libre. C’est ma religion, c’est le culte que je rends aux dieux qui m’a soumis l’univers ; ce sont mes cérémonies sacrées qui ont repoussé les Gaulois du Capitole et Annibal de mes murailles.

Les auteurs sacrés de l’Ancien Testament, qui ont écrit en hébreu, ne l’ont jamais nommée [Rome], que nous sachions ; mais elle est fort connue dans les livres des Machabées et dans ceux du Nouveau Testament. S. Pierre, dans sa première Épître (1 Pierre 5.13), l’a désignée sous le nom figuré de Babylone. S. Jean, dans l’Apocalypse (Apocalypse 14.8 ; 16.19 ; 17.5 ; 18.2-10,21), la désigne aussi plus d’une fois sous ce nom ; et il la caractérise d’une manière qui ne peut convenir qu’à elle seule par son empire sur tous les peuples, par sa cruauté envers les saints, et par les sept montagnes sur lesquelles elle est assise (Apoc. 17.9).

Les rabbins donnent ordinairement à Rome le nom d’Édom ; et ils croient que les prophéties prononcées contre Édom, auront leur accomplissement dans la ruine de cette grande ville.

Quelques protestants ont nié, contre le consentement de toute l’antiquité, que l’apôtre saint Pierre ait jamais été à Rome. Ils prétendent que la ville de Babylone, dont il parle dans sa première Épître, est la Babylone de Chaldée ou celle d’Égypte. Ils rejettent, comme autant de fables, tout ce qu’on a publié des voyages de saint Pierre à Rome, de ses combats contre Simon le Magicien, et de son martyre dans la même ville. Mais, en vérité, si ce fait n’est pas certain, je ne sais ce qui le sera dans l’histoire ecclésiastique. Nous avons, pour l’attester, toute l’antiquité, qui l’a assuré sans que personne l’ait osé nier. Enfin nous avons des monuments, des tombeaux, des églises, des statues, des peintures, des lieux publics qui rendent témoignage à la prison et au martyre de saint Pierre à Rome. On peut voir sur cela les auteurs qui en ont parlé et notre dissertation sur ce sujet, imprimée dans le dernier tome de notre Commentaire.

Saint Paul est venu deux fois à Rome : la première en l’an 61 de Jésus-Christ, lorsqu’il appela à César ; et la seconde en l’an 65, un an avant son martyre, arrivé en l’an 66 de l’ère vulgaire.

Saint Pierre a été aussi à Rome plus d’une fois. On croit qu’il y alla en l’an 42, et qu’alors il y établit son siège. Il put encore y retourner vers les années 45, 58 et 65 de l’ère vulgaire : il y fut martyrisé en l’an 65.

Saint Jean l’Évangéliste fut banni d’Éphèse et envoyé à Rome pendant la persécution de Domitien, en l’an 95 de l’ère vulgaire. Il y fut plongé dans l’huile bouillante sans en recevoir aucune incommodité ; il en sortit même plus net et plus vigoureux qu’il n’y était entré.

Nul, s’il n’est catholique, ne sentira jamais tout ce que Rome a de puissance sur le cœur et sur la pensée du fidèle. Pour nous, sous le rapport religieux, tout est dans le souverain pontife, et le vicaire du Christ, et le Christ lui-même, el le genre humain tout entier remontant à Dieu, au moyen de cette chaîne sublime dont les anneaux unissent la terre au ciel : « Quelle consolation aux enfants de Dieu ! s’écrie le grand Bossuet : mais quelle conviction de la vérité, quand ils voient que d’innocent II qui remplit aujourd’hui si dignement le premier siège de l’Église, on remonte sans interruption jusqu’à saint Pierre, établi par Jésus-Christ prince des apôtres : d’où, en reprenant les pontifes qui ont servi sous la loi, on va jusqu’à Aaron et jusqu’à Moïse ; de là jusqu’aux patriarches et jusqu’à l’origine du monde » Quelle suite, quelle tradition, quel enchaînement merveilleux »

Quiconque reconnaît cette haute importance donnée à Rome dans l’économie de la réhabilitation du genre humain n’a pas de peine alors à voir l’histoire sous son aspect divin d’unité. Il comprend la succession des anciens empires qui se remplacent tour à tour sur la scène du monde Assyriens, Mèdes, Perses, Macédoniens, préparant ainsi les voies à cette cité reine qui a reçu seule l’investiture de l’empire universel, et à laquelle la terreur, puis l’amour, doivent assujettir le monde. En vérité, quand on aperçoit, dans le lointain des âges, ces destinées inouïes, on sent que le poëte n’était qu’historien religieux, quand il célébrât cette majesté d’un Dieu inconnu planant déjà sur les sept collines, avant que s’élançassent du repaire d’une louve les deux enfants dont l’un donna son nom au colosse.

Enfin cet empire, prédécesseur immédiat de celui du Christ, est fondé ; il s’accroît, et on le voit, semblable à l’aigle de ses enseignes, saisir l’univers dans sa serre puissante. C’est alors que, arrachées de leurs fondements, les nations s’étonnent de se voir réduites à la condition de cités sous cette fortunée métropole. À voir le mouvement de ces peuples, enlevés de toutes parts à leur nationalité, sans assiette, sans équilibre, errant convulsivement par le monde, déracinés qu’ils étaient de leurs usages, de leurs lois et de leurs souvenirs, on eût cru assister à cette scène tragique du monde primitif où l’on vit les fleuves et les torrents, jusqu’alors fidèles à leur cours, tourbillonner sur toute la surface du globe à travers les flots d’un océan sans limites. Mais ce déluge, d’une si étrange nature, était miséricordieux. Ces déchirements étaient ceux de l’enfantement ; et ce n’était plus une seule famille que Dieu allait sauver, mais la famille des nations. Encore un peu de temps et la Parole souveraine parcourra librement ce monde qu’elle créa quarante siècles auparavant. Rien ne l’arrêtera : il n’y a plus de Grecs, il n’y a plus de Gaulois, d’Africains, de Perses, d’Indiens : de toutes parts on n’aperçoit plus que des Romains, et ce nom de Romain, la terre ne le perdra plus ; car le Christ en a fait un nom sacré.

En effet tout ceci n’est qu’une préparation, et les destinées de Rome ne font que commencer. Le Dieu bon, juste et tout-puissant qui n’a jamais dénié sa miséricorde au genre humain, dit encore saint Léon, et qui, par l’abondance de ses bienfaits, a fourni à tous les mortels les moyens de parvenir à la connaissance de son nom, dans les secrets conseils de son immense amour, a pris en pitié l’aveuglement volontaire des hommes et la malice qui les précipitait dans la dégradation, et il leur a envoyé son Verbe qui lui est égal et coéternel. Or ce Verbe, s’étant fait chair, a si étroitement uni la nature divine à la nature humaine, que l’abaissement de la première jusqu’à notre abjection est devenu pour nous le principe de l’élévation la plus sublime. Mais, afin de répandre dans le monde entier les effets de cette inénarrable faveur, la divine providence a préparé l’empire romain, et en a si loin reculé les limites, qu’il embrassât dans sa vaste enceinte l’universalité des nations. C’était en effet une chose merveilleusement utile à l’accomplissement de l’œuvre divinement projeté, que les royaumes formassent la confédération d’un empire unique, afin que la prédication générale parvînt plus vite à l’oreille des peuples, rassemblés qu’ils étaient sous le régime d’une seule cité. »

Mais, quand toutes choses furent préparées, saint Pierre, répudiant au nom de Jéhovah l’étroite Jérusalem déshéritée des promesses qu’elle n’avait pas su comprendre, vint frapper aux portes superbes de la ville des Césars. Il ne se peut rien de plus imposant que l’entrée dans Rome de cet obscur pèlerin de Galilée, porteur de la fortune du genre humain. Eusèbe, malgré ses préjugés orientaux et son orthodoxie suspecte, ia célèbre avec pompe : « Enfin, dit-il, aux jours de Claude Auguste, la tendre et miséricordieuse providence de Dieu dirigea, contre Rouie, qui était devenue la corruptrice du genre humain, le plus fort, le plus grand, le prince des apôtres, Pierre, qui, comme un valeureux conducteur de la milice divine, muni des armes célestes, s’en vint de l’Orient apporter le précieux trésor de la lumière intellectuelle à ceux qui habitaient vers le couchant. »

« De ce jour, Rome, jusqu’alors le point central des destinées de la terre, devint la clef des desseins éternels, la boussole de l’humanité, le fanal de l’avenir. Si tous les événements de l’ancien monde se résument dans la préparation à l’avénement du Verbe et se consomment dans son habitation et conversation avec les hommes ; si, depuis l’ascension du Réparateur vers son Père et le nôtre, l’Église, autour de laquelle se déroulent tant de vicissitudes diverses et s’accomplissent tant de révolutions, offre dans le seul fait de son existence la solution toujours plus claire du grand problème des temps, ce point de vue prophétique est susceptible de se simplifier encore, et la raison dernière des choses humaines d’apparaître plus lucide et plus rapprochée de notre faible regard. Or voici de quelle manière : C’est que, si le divin auteur et consommateur de notre foi, Jésus-Christ, est dans son Église, à qui il donne la lumière, la vie et même la forme, puisqu’elle est son corps, l’Église, elle-même, en un sens très-vrai et très-profond, est dans le pontife romain, centre visible et permanent d’unité et d’action, chef de l’humanité régénérée, pasteur et docteur universel, suivant le concile de Florence, en un mot vicaire du Christ, comme disent les Pères de Trente. C’est pour cela que les promesses faites par le Sauveur au corps apostolique ont aussi été faites à Pierre en particulier, sauf la magnifique prérogative, que lui seul devait recevoir, d’être lui seul le fondement à la place duquel nul autre ne pouvait être posé.

Cet ordre de vérités, si fécond pour le théologien, est surtout précieux pour l’historien de l’Église.Qu’il suive depuis l’origine jusqu’au temps présent le fil de la papauté, il verra dans celle-ci le miroir fidèle des diverses phases du catholicisme dans les siècles. Le pape et l’Église, c’est tout un, dit saint François de Sales ; cette assertion dogmatique est aussi le résumé le plus clair des annales chrétiennes. Comme l’esprit de la famille est visible dans le père, comme les membres expriment au dehors la direction qu’ils reçoivent du chef, comme le pouvoir de chaque société renferme en lui l’élément qui constitue la matière gouvernée, ainsi la physionomie de l’Église a toujours été principalement saisissable dans les actes, la doctrine et les mœurs de la papauté ; et on aurait toujours un immense avantage de conception à ne descendre à l’analyse qu’après s’être bien pénétré de cette lumineuse synthèse.

Ainsi, voulez-vous vous former une idée des mœurs primitives du christianisme et de sa situation dans l’empire à l’âge des persécutions, considérez la suite des pontifes romains, de Lin à Melchiade, athlètes indomptables résistant jusqu’au sang, comme parle l’Apôtre ; portant peu de lois, mais sachant au besoin faire éclat pour la vérité et la discipline, témoin Victor, Étienne et Marcel, et vous aurez vu l’Église d’alors telle qu’elle nous est visible dans le récit d’Eusèbe, dans les Actes des martyrs, les épîtres de saint Cyprien, la doctrine de saint Irénée. Etesvous arrivé aux siècles des Sylvestre, des Jules, des Sirice, des Innocent, des Célestin, des Léon, des Grégoire le Grand, tout l’esprit de la hiérarchie entière se reflète dans ces grands législateurs du dogme et de la discipline, à cette époque émancipée par les empereurs, jetait les bases de son droit écrit et comprimait vigoureusement les hérésies qui s’attaquaient au grand mystère de l’Homme-Dieu. Bientôt les Grégoire II et III les Adrien, les Léon III les Nicolas I mettant la main à la constitution de l’Occident, faisaient en grand ce qu’opéraient sur des milliers de points les évêques et les abbés ; en sorte que, tandis que les évêques faisaient les royaumes de France et d’Espagne, et les moines celui d’Angleterre, les papes faisaient l’Europe. Au dixième siècle, les désastres de l’Église romaine se reproduisaient lamentablement dans la société chrétienne tout entière. Durant ces tristes jours où la majesté du siège apostolique était opprimée, l’œil d’une foi timide eût cru que l’étoile du catholicisme avait pâli, lorsque tout à coup l’héroïque Grégoire VII vint, en rappelant la sainteté sur le trône du rrince des apôtres, raviver la discipline et les mœurs ecclésiastiques qui s’écroulaient de toutes parts. Après Lui, cette, pléiade éclatantedes grands papes, Urbain II, Pascal II, Alexandre III, Innocent III, Grégoire IX, Innocent IV qui, dans des conciles fameux, rendaient la vie aux Églises en promulgant des canons fondés sur l’esprit de Dieu, ou des décrétales dans lesquelles une équité surhumaine le disputait à la science du drcbit, en même temps qu’ils organisaient, par leur influence paternelle, cc moyen âge qui nous a légué de si grandes œuvres.

Plus tard, lorsque, par la permission divine, le saint-siège se trouva momentanément transporté à Avignon, en même temps que la cour romaine perdait de sa dignité, le lien de la discipline se relâchait, et la simonie, le désordre des clercs, la mollesse des réguliers ; étaient des malheurs auxquels on ne pouvait que se résigner, tant que le pasteur suprême n’était pas remonté sur cette montagne bénie, du sommet de laquelle il a reçu ordre de surveiller tout le bercail. S’ensuivit cette éclipse, sans égale en durée, qui voila aux peuples, durant quarante années, la face du pontife sur la chaire éternelle ; épreuve redoutable, terrible vision du chaos dans lequel une révolte coupable allait bientôt plonger la moitié de l’Occident. Durant ces jours de désolante mémoire, les peuples étaient errants comme des brebis sans pasteur : on criait à la réforme de l’Église dans son chef et dans ses membres ; mais déjà ce cri n’était plus entièrement pur dans toutes les bouches. L’unité reparut enfin ; mais, tandis que les hommes donnaient, c’est-à-dire pendant que Léon X successeur de ces quelques pontifes qui oublièrent de donner pour appui à leur pouvoir divin la sainte austérité de l’Évangile, tenait mollement les rênes du gouvernement ecclésiastique, l’homme ennemi sema la zizanie dans le champ, Dieu sauva encore son Église par la papauté. Convoqué par Paul III le saint concile de Trente vint fixer ledogme ébranlé et relever avec force et douceur la discipline renversée ; mais qui ne sait que cette grande tentative eût été sans résultats, si Dieu n’eût suscité cette admirable suite de pontifes intègres dans les mœurs et ardents pour la cause de Dieu, Pie IV, Paul IV, Pie V, Grégoire XIII, Sixte-Quint, Clément VIII ? Plus tard, lorsque la criminelle sécularisation de la société n’avait pas encore refoulé, comme au dix-huitième siècle et aujourd’hui, la juridiction ecclésiastique bien en deçà des limites qui lui ont été assignées d’en haut, l’Église résista avec énergie en la personne d’Innocent II, d’Alexandre VIII, de Renon XIII même de Clément XIII ; tandis qu’elle renversait le honteux protée du néoralvinisme, par Innocent X, Alexandre VII et Clément XI. Non moins purs que ceux ci, mais prédestinés à une action toute pacifique, Innocent XII, Benoît XIV, Clément XIV semblèrent avoir pris pour règle cette parole du Sauveur : N’achevez pas de rompre le roseau déjà brisé, et n’éteignez pas la mèche qui fume encore. Leur mission, comme celle de l’Église de leur temps, était de conserver les principes, de rendre témoignage à la vérité, mais de se retirer d’un monde dépourvu d’intelligence, de se laisser dépouiller de tout ce qu’ils estimaient moins que le salut des âmes. Mais bientôt, gênée dans l’usage de ces droits intimes dont l’exercice est le même pour tous les temps, l’Église se verra-t-elle obligée de transformer sa longanimité en combat ? Elle saura être fidèle comme autrefois, jusqu’à la mort ; mais pour marquer cette époque, il faut un pape martyr. Dieu y a pourvu, et Pie VI comme Martin I au fond d’un cachot, rendra par sa mort cruelle le seul témoignage qui pût être alors rendu à la liberté de la parole évangélique. Depuis lors il y a eu encore de grandes douleurs entremêlées d’ineffables consolations ; mais tout cela est trop près de nous : nous dirons seulement que Rome a été mère fidèle aux Églises affligées, et que celles-ci n’ont eu qu’à l’imiter pour savoir, suivant les temps, céder ou vaincre, résister ou souffrir.