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Ninive
Dictionnaire encyclopédique de la Bible de Augustin Calmet
Westphal Bost

Capitale d’Assyrie, fondée par Assur, fils de Sem, ou par Nemrod, fils de Chus ; car le texte de Moïse (Genèse 10.11), se rapporte, selon quelques-uns, à Nemrod, dont il est parlé auparavant. Quoi qu’il en soit, il faut avouer que Ninive est une des plus anciennes, des plus illustres, des plus puissantes et des plus grandes villes du monde. Il est malaisé de marquer au juste le temps de sa fondation ; mais on ne peut pas la mettre longtemps après celle de la tour de Babel. Elle était située sur le Tigre ; et du temps du prophète Jonas, qui y fut envoyé sous Jéroboam roi d’Israël (Jonas 3.6), et, comme nous croyons, sous le règne de Phul, père de Sardanapale, roi d’Assyrie, Ninive était une très-grande ville, ayant trois jours de chemin d’étendue, c’est-à-dire trois jours de chemin de circuit. Diodore de Sicile, qui nous en a conservé les dimensions, dit qu’elle avait cent cinquante stades de longueur, quatre-vingt-dix stades de largeur, et quatre cent quatre-vingts stades de tour ; C’est-à-dire, pour réduire ces mesures aux nôtres, qu’elle avait environ sept lieues de bang, en prenant la lieue à trois mille pas, environ trois lieues de large et dix-huit lieues de tour. Ses murs étaient hauts de cent pieds, et si larges, que trois chariots y pouvaient marcher de front. Les tours, qui étaient au nombre de quinte cents, étaient hautes chacune de deux cents pieds.

Diodore de Sicile la place sur l’Euphrate ; mais tout le monde convient qu’elle était sur le Tigre. Les uns la mettent au couchant, et les autres à l’orient de ce fleuve. Du temps que Jonas y fut envoyé (Jonas 4.11), elle était si peuplée, qu’on y comptait plus de six vingt mille personnes qui ne savaient pas distinguer leur main droite de leur gauche : ce qu’on explique communément des enfants qui n’avaient pas encore l’usage de leur raison. De sorte qu’à ce compte il devait y avoir à Ninive plus de six cent mille personnes.

Ninive fut prise l’an du monde 3257, avant Jésus-Christ 743, avant l’ère vulgaire 747, par Arbaces et Bélésus, sur le roi Sardanapale, du temps d’Achaz, roi de Juda, vers le temps de la fondation de Rome. Elle fut prise une seconde fois par Astyages et Nabopolassar, sur Chinaladan, roi d’Assyrie, l’an du monde 3378, avant Jésus-Christ 622, avant l’ère vulgaire 626. Depuis ce temps, Ninive ne recouvra plus sa première splendeur. Elle était si absolument ruinée du temps de Lucien de Samosate, qui vivait sous Adrien, qu’on n’en voyait plus aucun vestige et qu’on ignorait même où elle avait été auparavant. Elle ne laissa pas de se rétablir sous les Perses ; mais elle fut de nouveau ruinée par les Sarrasins, vers le septième siècle. Voyez Marsham,Canon. Aegypti, sœculo 18 tit. Nini excidium, et Ussérius, sur les années du monde 3257 et 3378.

Les voyageurs modernes disent que l’on voit sur le bord oriental du Tigre les ruines de l’ancienne Ninive, et que sur le bord opposé on trouve la ville de Mozul ou Mozil, que plusieurs confondent avec Ninive. Les historiens profanes veulent que Ninus l’Ancien fonda Ninive ; mais l’Écriture, infiniment plus croyable, dit que ce fut Assur, ou Nemrod, comme nous l’avons dit au commencement de cet article. Les auteurs sacrés ont souvent parlé de Ninive. Les rois Téglath-phalasar, Sennachérib, Salmanasar et Assaradon, si fameux par les maux qu’ils ont faits aux Hébreux, régnaient à Ninive. Tobie a vécu dans cette ville. Nahum et Sophonie ont prédit sa ruine d’une manière très-claire et très-pathétique ; Tobie (Tobie 14.6) l’avait aussi prédite. On sait ce que fit Jonas à Ninive, et la pénitence des Ninivites, louée même dans l’Évangile (Matthieu 14.41 Luc 11.32) [Dans ces dernières années, le gouvernement français envoya un consul à Mossoul ; ce consul, M. Botta, arriva à sa destination le 25 mai 1842, et bientôt il se mit à faire des recherches scientifiques. Mais c’était en vain qu’il interrogeait, avec la pioche, dans le voisinage de Mossoul, un monticule formé des débris d’anciennes constructions ; il n’en retirait que d’insignifiants fragments : Sur l’indication d’un paysan, il transporta ses recherches dans une autre partie de la plaine ; au village de Khorsabad, éloigné de Mossoul de quatre heures. Dans l’espace d’un mois, M. Botta découvrit cent quarante mètres de bas-reliefs, qu’il dessina. Le gouvernement lui envoya un aide, M. Flandin, qui, à son arrivée, acheta tout le village, et poursuivit les recherches commencées. Plus de deux cents ouvriers furent occupés à ce travail ; ce qu’il y a de remarquable, c’est que c’étaient des montagnards descendant dès anciens Chaldéens, dont ils parlaient la langue, qui, après 2,500 ans, allaient exhumer les restes calcinés de Ninive, que leurs ancêtres avaient bâtie.

Dans un rapport fait à l’académie des inscriptions le 16 mai 1845, sur les monuments découverts par M. Flandin, M. Raoul Rochette s’exprime en ces termes, à propos du palais de Ninive : Il subsiste de ce palais, resté sans doute enfoui sous les décombres à l’époque même de sa chute, et depuis entièrement recouvert de terres, quinze salles avec quatre façades, qui doivent avoir composé, à en juger d’après le sujet des sculptures, la principale partie de l’habitation royale. La totalité du terrain qu’occupait ce palais, et qui a été fouillé sur tous les points qui pouvaient promettre des résultats, est de 45000 mètres carrés ; et la moitié de cet espace, environ 22000 mètres carrés, a donné des sculptures.

Ces sculptures consistent, dans l’intérieur des salles, en bas-reliefs exécutés sur des dalles ; et la plupart ont été dessinées.

En attendant que les dessins soient en état d’être gravés, M. Flandin a rendu compte dans la Revue des Deux Mondes, n° du 15 juin et du Ier juillet 1845, du résultat de ses recherches. Nous allons rapporter ici quelques passages de ce compte rendu, tels que nous les trouvons dans les Annales de philosophie chrétienne.

Description des façades extérieures. Processions. Les dieux assyriens suivis de leurs prêtres.

Deux genres de sculptures tapissent les murs de ce palais, qui passe aux yeux des habitants étonnés pour une création de Satan. J’ai dit que le revêtement des massifs de briques avait 3 mètres de hauteur. Il est formé de plaques de marbre juxtaposées, ayant généralement de 2 à 3 mètres de large. Dans plusieurs salles, ces plaques sont divisées en deux zones chacune de 1 mètre 20 centim de haut, sur lesquelles sont sculptées un nombre considérable de figures, dont les plus grandes ont un mètre. Ces deux zones sont séparées par une bande d’inscriptions en caractères cunéiformes, c’est-à-dire, en forme de coins, allant d’un bord à l’autre de la pierre. Dans d’autre ; salles et sur les façades extérieures, les pierres de revêtement portent des figures plus grandes qui les couvrent de haut en bas, et dont le relief, proportionné à leur taille, a une saillie de quelques centimètres. Sur les façades sont invariablement représentés et fréquemment répétés des personnages ailés, coiffés de bonnets à cornes ou à tète d’épervier, présentant une pomme de pin de la main droite, tandis qu’à leur main gauche est suspendue une corbeille ou un seau. Sont-ce des divinités ou des prêtres revêtus de l’emblème du dieu au culte duquel ils sont voués ? Cette dernière hypothèse me semble peu probable, car tous les prêtres attachés au culte d’une divinité qui a pour principal attribut des cornes, ou des ailes, ou une tête d’épervier, tous ces prêtres devraient porter ses emblèmes, et les figures symboliques dont il est question n’offrent pas cette particularité ; elles sont d’ailleurs toutes accompagnées d’un personnage à formes humaines, et qui, à en juger par la main qu’il élève en signe d’hommage religieux, ou par la bandelette qui orne son front, ou encore par le bouc sacré dont il va faire offrande, doit représenter le prêtre assistant la divinité. Ce qui me porte à croire qu’il en doit être ainsi, c’est que, sous le sol du palais, il a été trouvé de petites statuettes exactement semblables, et qui, à coup sûr, ne peuvent représenter autre chose-que des divinités. J’en parlerai plus loin. Il est assez difficile de démêler le sens mystique de ces représentations qui divinisent des monstres dont les analogues ne se trouvent que dans les religions les plus barbares ; mais, quel que soit d’ailleurs le vrai caractère de ces personnages, on doit, en tout cas, les accepter pour des symboles religieux.

Après les dieux et leurs acolythes, vient le roi et toute sa suite, eunuques, guerriers portant les attributs et les emblèmes des villes et provinces conquises sur les ennemis des Assyriens. Nous ne décrirons que le costume du roi.

Costume du roi. Taureaux à face humaine.

Parmi tous ces personnages, le roi est remarquable par la somptuosité de son costume. Ce costume, qu’il porte seul, consiste en une tunique à manches courtes, dont le bas est orné de glands ; par-dessus est jeté un manteau superbe dont, si j’en crois quelques fragments de couleur retrouvés, le fond était pourpre, semé de rosaces d’or. Ce manteau est garni de franges élégantes qui prouvent en faveur du goût ninivite. La tête auguste du monarque est coiffée d’une mitre élevée, conique, surmontée d’une pointe et ornée de bandes à rosaces, qui ont dû également être dorées. Ses bras sont entourés de bracelets et ses pieds chaussés de sandales ; dans sa ceinture passe une épée longue, droite, dont la lame est engagée dans une gueule de lion, et dont le fourreau est orné à son extrémité de deux petits lions couchés qui se tiennent embrassés. Le costume des gens de sa suite, plus simple, a cependant une grande élégance ; il consiste en de longues tuniques également à glands et à longues franges leur chevelure ou leur barbe, tressée et bouclée aussi soigneusement que celle du roi, prouve que la coquetterie la plus raffinée et la recherche la plus minutieuse dans la toilette élaient d’étiquette à la cour de Ninive. Ces processions, qui paraissent autant d’hommages allégoriques rendus à la puissance souveraine, couvrent jusqu’à 400 mètres d’étendue et décorent les façades extérieures.

On voit encore sur les façades extérieures de gigantesques taureaux à face humaine, de 5 mètres de hauteur sur autant de largeur.

On le retrouve, dit M. Fland in, dans la mythologie des Perses, dans le nom de Kaiomars ou Ghilchâh, roi de la terre, et il passe pour le fandateur fabuleux de la monarchie païchdaddienne. Chez la plupart des peuples de ces contrées, il est considéré comme emblème du créateur, et il a ses analogues dans le Nandi des Indiens, et l’Apis des Égyptiens. Auprès de ces taureaux était toujours un lion de petite taille, qui, ici comme partout ailleurs a Ninive, est toujours représenté comme en état de servitude ; ces lions étaient en bronze. Mais, dit l’auteur, ils ont disparu comme tous les autres objets en métal, dont l’absence dénote un pillage bien entendu. Les ennemis de Ninive ont suivi à la lettre les instructions que leur donnait le prophète Nahum dans ses anathème ; : Pillez l’or, pillez l’argent ; les richesses de Ninive sont infinies, ses vases et ses meubles précieux sont inépuisables.

Sculptures de l’intérieur des salles. Représentations de combats, costumes militaires. Nations étrangères. Nègres.

À l’intérieur et sur les murs des salles, il y a deux genres de bas-reliefs ; les grands sont, à quelques variantes près, des répétitions de ceux qui sont sur les façades, et les seuls sujets nouveaux qu’ils représentent sont des génuflexions de captifs enchaînés et suppliants devant le grand roi, qui, paraissant méconnaître le plus beau privilége de la royauté, leur fait subir sous ses yeux les plus cruels supplices. Quant aux bas-reliefs compris dans les deux zones étroites qui, avec les bandes d’inscriptions, se partagent la surface des murs, les scènes qui s’y trouvent retracées offrent plus de variété : Les uns représentent des combats livrés à des ennemis de nations différentes, si l’on en juge par la diversité des costumes, et des assauts donnés à plus de vingt forteresses, chacune accompagnée d’une courte inscription qui, très-probablement, en conserve le nom. Ces tableaux, où les ressources militaires de l’antiquité apparaissent dans tous leurs détails, sont animés par des guerriers combattant à pied ou à cheval, avec la lance ou l’épée, et tenant au-dessus de la tête des boucliers circulaires qu’ils présentent à l’ennemi. On y voit, en première ligne, des archers qui bandent leur arc, décochent leurs flèches derrière de grands boucliers posés à terre, et qui les dérobent tout entiers aux coups de l’ennemi. Le roi préside, du haut de son char, à neuf batailles différentes ; il foule aux pieds de ses chevaux les mourants et les morts : les cadavres décapités prouvent que l’usage de trancher la tête aux vaincus était pratiqué par certains peuples bien avant les musulmans, qui décapitent, on le sait, leurs ennemis pour les priver du secours dé l’ange qui doit les enlever au ciel. Le souverain, dominant la mêlée ou menaçant ses adversaires, est toujours accompagné de deux personnages. À côté de lui est le conducteur, penché en avant, de manière à être parfaitement maître de ses chevaux lancés au galop ; il les excite au moyen d’un fouet, ou les maîtrise en retenant vigoureusement de grandes guides sur lesquelles il allonge ses bras. Derrière, selon qu’il combat ou qu’il a déposé son arc, le roi est garanti des coups de l’ennemi par deux boucliers que soutient un guerrier, ou il est ombragé par un parasol, emblème suranné de la puissance souveraine, qu’un eunuque porte au-dessus de sa tête.

Parmi les combattants, au milieu desquels le monarque assyrien parait toujours en triomphateur, on reconnaît facilement ses ennemis ; leur costume est très-différent de celui que portent les soldats de Ninive ; les-uns sont vêtus de tuniques plus courtes et coupées autremeeque celles des Assyriens ; d’autres sont couverts de peaux de bêtes ; ils combattent avec des armes d’une forme différente : leurs boucliers sont carrés ; ils n’ont point la tête couverte d’un casque ni le corps enveloppé d’une cuirasse comme les guerriers ninivites, ce qui prouve qu’ils sont moins avancés en civilisation et sans doute moins belliqueux que les Assyriens, car, dans tous les temps, les nations guerrières se sont plus préoccupées que les autres des moyens de défense, sans négliger ceux qui pouvaient faciliter l’attaque. Parmi tous ces combattants, on reconnaît très-bien un groupe de nègres à leurs cheveux crépus et à l’absence de barbe. Ce détail est précieux, comme renseignement historique, car si l’on admet, ce qui ne me paraît pas douteux, que toutes ces nuances de costumes et de physionomies appartiennent à des peuples divers, on pourra ainsi se former une opinion des guerres et des conquêtes entreprises par ce souverain belliqueux qui prend, du haut de son char, une part si active aux combats. On peut trouver, dans l’étude de ces sculptures, let bases d’un travail qui jetterait quelque jour sur l’histoire de ce prince, et par suite sur l’origine de ces monuments, en attendant que les inscriptions qu’ils nous ont consacrées, traduites par nos savants philologues, vinssent prouver la justesse des inductions.

Réjouissances publiques. Tables couvertes de nappes, chaises toasts portés le verre à la main. Absence de femmes à table.

Continuant de parcourir ces salles immenses, on est émerveillé de trouver réalisée sur la pierre, par un habile ciseau, une des plus nobles idées que la pensée royale ait exécutées de nos jours, celle de transmettre à la postérité les fastes glorieux d’une grande nation. Après les combats, les assauts, les supplices, viennent les réjouissances ; on voit à Ninive comme à Paris, après le siège de Samarie ou de Tyr comme après la bataille d’Isly, des guerriers en habits de fête, les cheveux et la barbe soigneusement bouclés et parfumés, assis devant des tables chargées de mets, les uns en face des autres, élevant leurs verres et portant des santés en l’honneur du vainqueur. Mais qu’est-ce que ces tables recouvertes de nappes, ces chaises, ces verres avec lesquels on trinque si joyeusement ? Ils sont du plus beau travail, et l’emportent, je ne dirai point sur les produits de l’industrie du peuple qui occupe le territoire de Ninive, mais même sur beaucoup d’objets où nous nous plaisons à reconnaître l’empreinte de notre civilisation. Les tables ont une tournure extrêmement élégante ; leurs pieds en griffes de lion, portant sur des pommes de pin sont très-finement dessinés, et sculptés avec un art qui accuse une délicatesse excessive de goût et de ciseau. Les chaises ne sont pas moins remarquables ; elles prouvent, par imitation, que l’art du tourneur n’était pas inconnu alors. Les petites têtes de taureaux, si précieuses par leur travail et si vraies de caractère, ornent les bras de ces espèces de fauteuils, aussi bien que les têtes de lion qui terminent les vases à boire, me font penser que toutes ces représentations ne sont pas simplement le produit de l’imagination capricieuse d’un ouvrier, mais bien des symboles exprimant une idée religieuse ou politique. J’ai trouvé, au milieu des décombres, de petites têtes de taureaux en cuivre repoussé, parfaitement ciselées, et à l’intérieur desquelles étaient restés quelques fragments de bois pourri ayant appartenu à des sièges exactement semblables à ceux qui figurent sur les bas-reliefs.

Cet immense festin, cette longue suite de tables auxquelles sont assis des convives d’un rang élevé, à en juger par le costume qu’ils portent et par les eunuques royaux qui les servent, rappellent assez bien l’interminable repas de cent quatre-vingts jours qu’Assuérus donna aux grands de son royaume, dans son palais de Suze. « Pendant ce repas, dit l’Écriture au livre d’Esther, ayant le cœur gai de vin, il commanda aux sept eunuques qui servaient devant lui de lui amener la reine Vasti, afin de faire voir sa beauté aux seigneurs de sa cour… Les choses ne se passèrent probablement point de la même façon dans le palais de Ninive, car il est remarquable que l’on n’y retrouve pas une seule figure de femme, si ce n’est parmi les captifs que conduisent des soldats. Encore faut-il supposer que ce sont des mères qui portent sur leurs épaules les enfants qu’on voit au nombre des prisonniers. Il faut donc croire que les Assyriens, comme les Orientaux modernes, cachaient les femmes, et qu’ils n’ont montré celles de leurs ennemis vaincus qu’avec l’intention de leur faire subir une humiliation de plus.

Quels sont les peuples vaincus par les Assyriens et représentés sur leurs monuments ? Perses et Mèdes. Les Juifs : peut,étre Osée et Tobie vaincus par Salmanazar. Peut-titre Ézéchias par Sennachérib.

Parmi les adversaires que combat le grand roi, et dont il paraît triompher, on distingue trois ou quatre peuples différents. On en voit qui, tête nue et vécus de peaux de bétes, paraissent appartenir à une nation peu civilisée ; au sommet des tours qu’ils défendent s’élèvent des flammes, et, les bras étendus, ils semblent invoquer une puissance céleste. La végétation figurée rappelle celle d’un pays chaud, quoique les vêtements de ces guertiers puissent faire supposer qu’ils soient obligés de se couvrir de fourrures pour se garantir des intempéries d’un climat variable. Peut-être doit-on les prendre pour un peuple pasteur, comme l’étaient et le sont encore les vrais Perses, ou habitants du Fars, patrie de Cyrus, et les Mèdes, qui, après avoir soutenu plusieurs fois le choc des Assyriens, finirent par devenir leurs tributaires. Il y en a d’autres qui portent des tuniques avec des capuchons ; au pied des tours qu’ils défendent croissent des arbres à larges feuilles, assez semblables au bananier, indice encore d’une contrée chaude, et, immédiatement après le tableau qui représente l’assaut donné à cette citadelle, on voit une suite de captifs que des gardes assyriens conduisent à leur souverain.

Cette procession offre ceci de remarquable, que l’un des prisonniers est escorté par un eunuque, qui tient un chasse-mouche au-dessus de sa tête. L’eunuque est évidemment assyrien, à en juger par Son costume, ses armes, et la petite tête de lion qui orne le manche du chasse-mouche. Il faut observer que les eunuques, dans l’antiquité asiatique, étaient presque exclusivement attachés à la personne du souverain, ce qui est d’ailleurs prouvé par les tableaux sculptés de Zhorsabad. Sur ces bas-reliefs en effet le roi est toujours entouré d’etinu, ques qui combattent à ses côtés, marchent à la tête de ceux qui viennent lui offrir des présents, ou président à l’apprêt des festins ; et si l’on remarque que le chasse-mouche est, comme le parasol, un des attributs de la royauté, que nul autre que le roi n’est representé avec l’un des deux, on sera autorise à voir dans le captif dont il est question un prince vaincu. Or l’histoire sainte nous a raconté les malheurs de plusieurs rois de Judée, qui, après avoir vu tous leurs efforts trahis par la volonté de Dieu, avaient eu à subir l’humiliation de l’esclavage. On se souvient d’Osée, roi d’Israël, qui, ayant voulu secouer le joug des Assyriens et s’affranchir du tribut qu’il leur payait, se vit assièger dans Samarie par Salmanazar. Vaincu, il fut chargé de fers et emmené en captivité avec son peuple, que le vainqueur établit, dit l’Écriture, dans Hala et dans Habor, villes des Mèdes, qui faisaient alors partie de l’empire d’Assyrie. Au nombre de ces illustres captifs se trouve peut-être Tobie, à qui était réservé, dans son infortune, l’honneur insigne d’être le premier ministre du grand roi ; peut-être aussi cette femme qui marche derrière lui et porte sur ses épaules un enfant n’est-elle autre qu’Anne portant le jeune Tobie.

La salle dans laquelle sont retracées les invasions des Assyriens sur les terres des Juifs contient d’autres bas-reliefs qui pourraient faire croire que le sculpteur a voulu, faire allusion aux conquêtes de Salmanazar et de Sennachérib. En effet l’histoire rapporte que ce dernier prince assiègeant le roi Ézéchias dans Jérusalem, celui-ci appela à son secours les souverains d’Égypte et d’Éthiopie, et que le prince de Ninive, pour châtier ces alliés téméraires du saint roi, poussa son armée en Égypte et pénétra jusque dans les régions du haut Nil, où il eut à combattre successivement les Éthiopiens et les Nubiens. Les bas-reliefs nous présentent en effet des personnages aux cheveux crépus et au visage imberbe portant tous les signes caractéristiques de la race nègre, avec un costume analogue à celui qu’ils ont conservé de nos jours, armés enfin des mêmes coutelas recourbés dont ils se servent encore aujourd’hui. À côté de ces combats et de ces assauts, on voit d’autres prisonniers qui implorent le roi d’Assyrie et sont tenus par des chaines attachées à un anneau passé dans la lèvre inférieure. L’Écriture nous a conservé la tradition de cet usage antique, et les bas-reliefs de Ninive viennent attester l’exactitude de ce passage du livre des Rois, où Sen, naehérib, menaçant de sa colère le roi de Juda, lui dit : Je te mettrai un cercle au nez et un mors à la bouche. D’autres costumes et d’autres particularités distinctives entre tous ces tableaux sculptés peuvent également rappeler les conquêtes de Salmanazar et de son successeur Sennachérib, qui portèrent plusieurs fois la guerre en Syrie, en Phénicie et en Judée. L’Écriture nous dit que les peuples de ces contrées ne connaissent point l’usage des chariots ni des chevaux ; or, sur les bas-reliefs qui semblent reproduire des combats avec des Syriens ou dei Juifs, on ne voit figurer ni char ni cavalier, tandis que l’on remarque des cavaliers dans les tableaux où l’on croit reconnaître des Mèdes ou des Perses.

M. Flandin prouve ici qu’aucun des prin, ces figurés sur les monuments ne peut être un de ceux qui ont existé sons la première époque de Ninive, qui finit par l’incendie allumé par Sardanapale, et par la prise de la ville par Arbace et Bétésis, ce qui la mit sous le joug des Mèdes et des Babyloniens. Les preuves qu’il en donne paraissent très-concluantes ; il cherche ensuite à établir que l’ancienne Ninive existait dans cette enceinte de 6000 mètres, qui sépare Khorsabad du Tigre, à une distance de quatre heures de marche ; puis il arrive à discuter à fond quel était le roi qui a habité ces palais, et il le fait avec autant de modestie que de science.

Quel prince a bâti ces palais ? Est-ce Sennachérib ? Ou plutôt Assarhaddon ? Ou Nabuchodonosor 1° ? Holopherne. Sac d’Ecbatane.

J’ai dit précédemment qu’il y avait cinq princes dont les conquêtes glorieuses peuvent avoir été figurées sur les murs de Khorsabad : Teglatphalazar, Salmanazar, Sennachérib, Assarhaddon et Nabuchodonosor Ier. Si le premier est reconnu pour celui qui a rétabli la dynastie assyrienne, ainsi que son surnom de Ninus le Jeune semble l’indiquer, on est autorisé à croire que, l’empire n’étant pas encore raffermi sous son règne, Teglatphalazar n’a guère pu s’occuper de la construction de palais aussi somptueux. Les conquêtes de ce prince n’ont pas eu d’ailleurs un éclat assez grand pour justifier l’orgueil qui se trahit sur les marbres de Khorsabad.

Salmanazar fit, lui, de grandes conquêtes et des guerres brillantes ; mais il ne régna que quatorze ans, et il est difficile de croire que l’ensemble des monuments retrouvés puisse être le fruit des loisirs de ce monarque pendant ce court espace de temps.

Sennachérib est celui dont le règne présente le plus de faits guerriers, et dont les conquêtes se sont étendues le plus loin. Par les batailles qu’il a livrées depuis les bords de l’Euphrate jusqu’aux régions méridionales du Nil, c’est le prince dont les exploits ont pu fournir le plus de sujets pour les tableaux sculptés de Khorsabad. Les actes de barbarie même qui s’y trouvent consignés semblent désigner ce souverain, car l’histoire a signalé la férocité de son caractère et l’humeur sanguinaire qui le portait aux actes de la plus horrible cruauté. Ainsi on serait presque en droit, d’après cela, de regarder comme des faits authentiques de la vie de Sennachérib ceux qui sont retracés à Khorsabad ; on le reconnaîtrait là crevant les yeux, de sa propre main, à d’infortunés captifs, ici présidant au supplice d’un malheureux qu’écorche le scalpel d’un bourreau assyrien. On verrait encore un souvenir de son règne dans ce terrible châtiment du pal infligé des ennemis malheureux, pour qui des fers eussent été sans doute trop légers, et qui sont placés, comme un exemple menaçant, devant les rempartsque défendent leurs compatriotes. L’opinion qui attribue à Sennachérib les monuments de Khorsabad, se justifie encore par d’antres raisons : ainsi les personnages représentés sur ces marbres figurent (autant qu’à des traditions nous pouvons en juger) des Mèdes, des Perses, des Syriens, des Juifs, des Phéniciens, des Égyptiens ou des Nubiens. En résumé, les scènes représentées à Khorsabad s’accordent sur tous les points avec ce que l’Écriture nous a raconté de ce roi des rois. Cependant il faut-tenir compte d’une considération assez grave. Si l’on s’en rapporte à l’histoire (et il faut bien la prendre pour base, quelque incomplète qu’elle soit), Sennachérib n’aurait occupé le trône que pendant sept ans-Revenu dans ses États, après avoir été obligé de lever brusquement le siège de Jérusalem, il fut bientôt mis à mort par ses propres fils, en punition de ses crimes. Toujours en conquête, loin de sa capitale, ce prince n’a guère pu présider à l’édification des monuments en question.

On peut concilier, il est vrai, l’opinion qui reconnaît dans ces sculptures l’histoire de Sennachérib, et celle qui attribue aux édifices de Khorsabad un autre fondateur. Le fils et le successeur de Sennachérib, Assarkaddon, a fait en Syrie et en Judée des conquêtes qui ont eu de l’importance ; il a profité du désordre d’un interrègne pour réunir la Babylonie à l’empire de Ninive, et a, lui aussi, fait captif un roi juif. Il est donc possible qu’à ses propres exploits il ait ajouté ceux de son prédécesseur, et fait graver les uns et les autres sur les murs de son palais, essayant ainsi, tout en perpétuant sa gloire personnelle, d’effacer la tache sanglante du parricide dont il avait profité, et qui l’avait mis en possession de la couronne de son père, assassiné par ses frères. Les sculptures de Khorsabad présenteraient alors la suite des victoires remportées par ces deux princes ; et le temps qui-a pu manquer au premier pour exécuter ces travaux gigantesques a permis au second, pendant les trente-neuf ans qu’il a occupé le trône d’Assyrie, de consacrer ainsi la gloire des deux règnes.

On pourrait aussi donner des raisons semblables en faveur de Nabuchodonosor 1°, et voir dans les citadelles représentées celles qu’il dut prendre pendant le cours de la guerre qu’il fit aux Mèdes, dont il assiègea et prit la capitale. Peut-être même celle des forteresses où l’on remarque des flammes au haut des tours n’est-elle autre qu’Ecbatane ; et un des épisodes, figurés sur les parois de la plus grande salle semble se rapporter aux victoires de ce prince dans la Médie : c’est celui des trois captifs enchaînés, dont un est suppliant et prosterné devant le roi, qui le perce à coups de javelots. Le fait est consigné dans l’histoire comme l’un des traits de la vengeance cruelle du roi de Ninive, irrité contre Phraorte, chef des Mèdes, qui avait osé le braver. L’histoire dit encore que la ville d’Ecbatane fut mise à sac et dépouillée de tous ses ornements. Un pillage est en effet représenté, et l’on y voit des soldats assyriens, les épaules chargées de dépouilles arrachées à un temple ou à un palais. Le festin même, qui occupe une si grande surface sur les murs de Khorsabad, semble confirmer encore l’opinion qui attribuerait à Nabuchodonosor la fondation de et palais ; car Hérodote raconte qu’à son relour à Ninive, le vainqueur de la Médie se livra pendant quatre mois entiers à la bonne chère et à tous les plaisirs sensuels, qu’il voulut faire partager à tous ceux qui l’avaient accompagné dans son expédition. Il est fort possible encore que le héros qui figure partout combattant en avant du roi ne soit autre que son général Holopherne qui alla plus tard mourir de la main de Judith devant Béthulie.

Je ne quitterai point ce sujet sans revenir sur le sac d’Ecbatane, qui, d’après le bas-relief et d’accord avec l’histoire, paraît avoir offert le singulier exemple d’un pillage organisé et dirigé avec un ordre et une régit, larité inusités en pareille circonstance. Ainsi on voit, sur le tableau qui représente ce fait, un des eunuques, le vizir peut-être du grand roi, assis sur un tabouret, et occupé à faire écrire et tenir en note les objets pillés, que les soldats passent devant lui. Parmi ces objets on remarque d’autres soldats brisant à coups de hache une statue colossale, ttont les débris, placés dans le plateau d’une balance, sont pesés par deux eunuques qui en estiment la valeur. Les objets qui chargent les épaules des soldats assyriens, ceux qui sont encore appendus aux murs du temple ou du palais dévasté, rappellent exactement ceux qui figurent dans ces longues processions d’eunuques et de gardes, qu’on voit sur d’autres bas-reliefs aller au-devant du roi en lui portant des présents. Les vases, les fauteuils ou les tables qui sont représentés dans les scènes de festins, sont encore les mêmes que ceux que l’on voit sur le tableau du pillage : il est donc probable que tous les objets du même genre que l’on apporte au souverain ne sont autre chose que les dépouilles provenant de la prise d’une ville ennemie, et destinées à immortaliser peut-être la conquête d’Ecbatane.

De toutes ces observations il résulte, ce tue semble, qu’il ne peut y avoir d’hésitation relativement à l’origine des palais de Khorsabad, qu’entre Assarhaddon et Nabuchodonosor J’ajouterai que, pour mettre d’accord les deux opinions qui pourraient s’élever à ce sujet, je crois avoir fait une remarque qui n’est pas sans importance, et qui porte sur la configuration du périmètre et du plan des monuments. Ce plan est irrégulier et se présente, dans son ensemble, sous la forme d’un grand rectangle auquel aurait été ajouté un second quadrilatère de plus petites dimensions, et qui, par toutes les traces retrouvées, ne paraît pas se rattacher d’une façon symétrique au premier. À l’endroit même ou finit l’un et où aurait commencé l’autre, j’ai trouvé des constructions dont il est difficile d’expliquer l’arrangement et l’ordonnance. Ces constructions pourraient faire croire que tout l’édifice n’a pas été conçu d’un jet, et qu’au contraire, une portion en ayant été construite, on aurait voulu y faire, des additions plus ou moinsbien raccordées avec les parties existantes. Il serait alors possible que la portion primitive appartint à Assarhaddon, et que les constructions postérieures, qui ont fourni le plus de monuments complets, dussent être attribuées à Nabuchodonosor.

Ces observations pareront bien minutieuses et bien subtiles, ces présomptions bien hasardées ; pourtant elles ne sont pas aussi vaines qu’on serait porté d’abord à le croire : elles s’appuient sur un examen consciencieux des sculptures retrouvées à Khorsabad. En attendant que la science ait pu interpréter les inscriptions qui les accompagnent, on peut donc, je le crois, considérer l’un des derniers princes du second empire d’Assyrie comme le fondateur de ces palais ; et choisissant entre Assarhaddon et Nabuchodonosor 1°, on ne doit pas en faire remonter la création au delà de la fin du huitième siècle avant Jésus-Christ. C’est une date assez reculée pour laisser à ces monuments tout le prestige d’une respectable antiquité, et elle est en même temps assez rapprochée de l’époque de Persépolis et des premières sculptures grecques, pour expliquer l’analogie frappante qui existe entre l’art ninivite et celui des Perses, des Grecs et des Etrusques.

Inscriptions cunéiformes attachées aux sculptures. Inscriptions cachées. Idoles cachées sous le seuil. Les lares assyriens.

En décrivant les sculptures de Khorsabad, j’ai dit qu’elles étaient accompagnées de longues bandes d’inscriptions. En effet, dans les salles où les bas-reliefs sont sur deux rangs, ils sont invariablement séparés par une tablette sur laquelle sont gravés en creux, et avec beaucoup de soin, des caractères cunéiformes compris dans un cadre dont les dimensions sont restreintes à celles de chacune des plaques du revêtement des murs, de manière qu’on peut dire que chacune de ces plaques porte son inscription. Le nombre des lignes composant ces tablettes hiéroglyphiques est invariable dans une même salle ; il ne varie que d’une salle à l’autre ; ainsi il est de 13, 17 ou 20 lignes. Dans les chambres où les figures sont de grandes proportions et occupent les parois des murs du haut en bà s, les inscriptions sont gravées sur le fond même des tableaux sculptés et empiètent sur le bas des vêtements, qui présente une surface unie ; le nombre des lignes est alors indéterminé.

Il est remarquable qu’aucune des plaques faisant partie des façades extérieures ne porte de caractères, quel que soit le sujet représenté. Faut-il attribuer cette particularité à un préjugé religieux ou à un respect exagéré pour la royauté, qui empêchait de laisser les légendes mystiques ou historiques que ces inscriptions consacraient sous les yeux du vulgaire, admis dans les cours, mais exclu de l’asile sacré du souverain ? On peut croire, en effet, que les princes et les prêtres chaldéens de Ninive, retranchés derrière un rideau mystérieux, avaient pour principe de dérober aux regards et à l’intelligence des peuples les dogmes de la religion ou les attributions presque aussi sacrées de la puissance royale ; car, indépendamment des inscriptions qui accompagnent les sculptures, et qui sont ainsi mises en évidence, chaque plaque des murs est encore munie d’une autre bande de caractères placés derrière, et de façon à ne pouvoir jamais être vus. Il ne faudrait pas en conclure que ces plaques ont fait partie d’une construction antérieure, car la manière dont les lignes y sont tracées prouve évidemment qu’elles ont été écrites avec intention sur le revers des bas-reliefs, et pour être placées comme nous les avons trouvées. En effet, l’envers de chaque plaque est brut, et porte encore les traces des coups de marteau de l’ouvrier qui l’a préparée ; le centre seul présente une surface polie un peu creuse, sur laquelle sont les inscriptions gravées avec négligence, et sans aucun des soins que l’on a pris pour le même travail sur les murs des salles. Ce qui achève de convaincre que ces inscriptions étaient destinées à ne pas être vues, c’est que, Comme je dit en parlant de la construction de ces édifices, toutes les encoignures des salles sont d’un seul morceau de pierre, taillé en équerre, et sur le derrière de ces coins, sur l’angle saillant qu’elles présentent vues de dos, sont également des lignes semblables qui tournent avec l’équerre et suivent les deux côtés. Ces singulières inscriptions conservaient, selon toute apparence, des textes religieux qui, dans ces temps où la religion s’enveloppait de mystère et se cachait aux yeux du peuple, avaient été avec intention, et peut-être comme talismans de même que les idoles enterrées sous le sol, placées derrière les plaques de revêtement des murs. Au reste, cette particularité n’a rien de plus surprenant que celles que présentent les briques cuites qui font partie des murs, et qui portent également de petites inscriptions qu’on ne pouvait certainement pas voir, posées à plat comme elles l’étaient.

M. Botta, qui a copié avec un zèle intelligent toutes les inscriptions trouvées à Khorsabad, a remarqué que celles qui sont derrière les pierres offrent une partie commune, et ne diffèrent que par quelques caractères. Cette particularité est une de celles que l’on observe dans un grand nombre de formules de toutes les époques et dans toutes les langues, soit religieuses, soit profanes. Dans ces formules, le commencement se répète, et la fin seule offre un sens différent.

Indépendamment des inscriptions ainsi placées derrière les plaques sculptées ou accompagnant les bas-reliefs, il y en a encore un grand nombre d’autres, et ce sont les plus longues, sur les larges dalles qui forment le pavé de toutes les portes. M. Botta a cru y remarquer des incrustations métalliques, destinées sans doute à protéger les caractères contre le frottement des sandales de ceux qui avaient leurs entrées au palais du grand roi.

J’ai dit précédemment que les figures symboliques découvertes à Khorsabad me paraissaient des images de dieux, parce que j’avais retrouvé leurs analogues dans de petites figurines en terre cuite, cachées avec le plus grand soin, évidemment dans une pensée religieuse, sous le sol des cours extérieures. Voici comment j’ai été conduit à retrouver, ces idoles, et, à ce propos, je dirai qu’il faut souvent, dans des recherches de ce genre, que le bonheur vienne au secours de l’investigateur et de ses raisonnements. Je cherchais à comprendre la manière dont le pavage des cours était établi ; j’avais fait enlever les deux rangs de briques qui le composaient, lorsque, sous une de celles du second, il s’ouvrit tout à coup un large trou carré. Je l’examinai de près et je m’aperçus que c’était une fosse parfaitement construite avec quatre briques sur champ, ayant au fond une cinquième sur laquelle reposait une couche de sable fin. En y plongeant la main pour en retirer ce sable, l’ouvrier ramena un morceau de terre cuite que je reconnus facilement pour avoir appartenu à une petite figure. Je fis alors chercher avec plus de soin, et on retrouva les autres fragments. L’idole dont ils avaient fait partie s’était sans doute amollie par l’humidité, et affaissée sur elle-même, elle s’était décomposée ; mais la petite fosse dans laquelle on avait fait cette singulière découverte n’avait d’ailleurs rien de remarquable, et comme la place qu’elle occupait n’offrait aucune particularité, je présumai qu’il y en avait ainsi beaucoup d’autres disséminées sous le pavé. Celle-ci était en avant, sur le côté d’une des portes d’entrée, et il était fort possible qu’à la place symétriquement correspondante, de l’autre côté, il y eût un trou semblable. Je le trouvai, et cette fois, plus heureux, j’en retirai une petite statuette également en terre cuite, mais assez bien conservée, et entièrement couverte d’un émail bien semblable à celui qui recouvre les petites figures égyptiennes du même genre. Elle était coiffée d’un bonnet à cornes, et le reste de son ajustement, moins les ailes, ne différait pas de celui des personnages ailés figurant sur les façades.

Cette nouvelle circonstance devait fort naturellement me faire croire qu’il y avait, en avant et de chaque côté de toutes les portes, des idoles semblables cachées sous le sol, dans des trous où une superstition religieuse les avait fait placer comme gardiennes du seuil et divinités protectrices de l’habitation du souverain. Mes présomptions ont été justifiées par le fait, et, si je n’ai pas été assez heureux pour trouver partout des idoles conservées, j’ai du moins reconnu les fosses dans lesquelles étaient encore des fragments qui prouvaient que ce système de consécration du seuil était général.

Resultats importants de ces recherches. Justification de la Bible et d’Hérodote.

Tel est l’ensemble des inductions auxquelles j’ai été conduit par l’étude si attentive des monuments si heureusement retrouvés par M. Botta. En m’appliquant à chercher le sens probable de ees sculptures et à soulever le voile qui en recouvre les allusions, je n’ai pas eu la prétention de donner mes opinions pour la fidèle traduction de ces textes mystérieux. J’ai seulement voulu essayer d’accorder les sujets représentés sur le marbre avec ceux que les historiens nous ont transmis. Je laisse à la science des philologues et à l’habileté des archéologues le soin de décider toutes les questions graves que la pioche a fait surgir de terre, en lui dérobant les précieux restes de cette grande capitale de l’Asie occidentale que Dieu frappa si violemment de sa colère. Jamais, à aucune époque, on n’a fait une découverte archéologique aussi importante que celle des palais retrouvés sous le village arabe de Khorsabad ; car les idées que l’on a eues jusqu’à ce jour sur Ninive étaient très-confuses, très-contradictoires : en faisant la part trop large aux récits figurés et éminemment poétiques de l’Orient, on était tout près de croire fabuleuses les traditions de la Bible et d’Hérodote. La découverte de M. Botta aura un double résultat : elle justifiera Hérodote et la Bible aux yeux de ceux qui les accusaient d’exagération, et elle révélera dans toute sa majesté et toute son élégance un art qui fait comprendre à quel degré de civilisation était déj à arrivé cet empire, qui n’avait paru grand que par ses conquêtes. Tous ceux qui aiment à remonter les siècles pour suivre dans ses différentes phases la marche de l’esprit humain ne pourront refuser le témoignage de leur reconnaissance à M. Botta pour sa belle découverte. Ils doivent également applaudirdiu généreux enthousiasme avec lequel notre gouvernement a saisi l’occasion de doter la France des antiques monuments qui vont enrichir nos musées. C’est là une précieuse conquête, dont les savants de tous les pays pourront prendre leur part, aussi bien que ceux de notre célèbre Institut, qui, par l’appui qu’ils ont prêté aux premiers efforts du consul de France à Mossoul, ont puissamment contribué au succès d’une entreprise si digne d’intéresser l’Europe entière. »

Nil
Ninus