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Juifs
Dictionnaire encyclopédique de la Bible de Augustin Calmet
Bost

Juifs (1)

Judoei. C’est le nom qu’on donna depuis la captivité de Babylone aux Israélites qui revinrent de Babylone. Judoei vient de Juda, parce qu’alors la tribu de Juda se trouva non-seulement la plus puissante, mais presque la seule qui fit figure dans le pays et qui y parût avec quelque éclat. Depuis la captivité, qui est le temps où ils ont commencé à être proprement appelés Juifs, ils se multiplièrent et se fortifièrent de telle sorte, qu’au temps de Notre-Seigneur et quarante ans après, lorsqu’ils déclarèrent la guerre aux Romains, ils étaient une des plus puissantes nations de l’Orient.

Ils s’appliquèrent à rétablir le temple du Seigneur et la ville sainte, sous Esdras et Néhémie, comme nous le voyons dans les livres qui portent les noms de ces deux saints personnages. Depuis ce temps ils eurent plus de zèle pour l’observance de leurs lois, plus de fidélité à la pratique de leurs devoirs, plus d’éloignement de l’idolâtrie qu’ils n’en avaient témoigné auparavant. Les Israélites des dix tribus qui revinrent de la captivité en différents temps furent confondus avec ceux de Juda et portèrent le nom de Juifs, peut-être par des vues de politique, parce que la permission accordée par Cyrus aux captifs hébreux de retourner dans leur pays n’avait été accordée expressément qu’à ceux du royaume de Juda ; ou parce que tous les Hébreux se trouvant après la captivité réunis sous une même, monarchie, et n’y ayant plus en ce sens de distinction entre Juda et Israël, ils prirent tous le nom de Juda, comme de la plus considérable partie et de celle où résidait le chef de la religion, c’est-à-dire le grand prêtre, qui résidait à Jérusalem, et le prince du pays, qui était toujours de la tribu de Juda, subordonné au gouverneur envoyé par les rois de Perse.

Sous le règne de ces rois, ils jouirent d’une grande paix, et eurent le loisir de se rétablir tranquillement dans leur pays, d’y rebâtir leurs villes et d’y cultiver leurs champs, qui avaient été si longtemps abandonnés. Pendant cet intervalle, ceux qui étaient demeurés au delà de l’Euphrate, coururent un grand danger (505 av Jésus-Christ), à cause de l’ambition d’Aman et de la fermeté de Mardochée, qui ne put se résoudre à rendre à ce favori des honneurs qui ne lui étaient pas dus. Mais Esther eut le crédit de faire révoquer l’édit que le roi de Perse avait rendu contre les Juifs, et Mardochée fut élevé à de grands honneurs et prit la place qu’Aman occupait dans l’État et dans la cour ; les Juifs se vengèrent de leurs ennemis et devinrent terribles à ceux qui les avaient méprisés.

Lorsque Alexandre le Grand entreprit la guerre contre Darius Codomanus, dernier roi des Perses, les Juifs demeurèrent fidèlement attachés à Darius, qui était leur légitime souverain, et refusèrent à Alexandre les secours qu’il leur demandait pour le siège de Tyr auquel il était occupé. Ce prince résolut de se venger de leur refus, et, après qu’il eut pris la ville, il marcha contre Jérusalem. Mais le grand prêtre étant allé au devant de lui, à la tête de tout son clergé et de tout le peuple, Alexandre le reçut avec respect (328 av Jésus-Christ), combla de grâces la nation des Juifs et leur accorda l’exemption de tributs pour toutes les septièmes années, faveur qu’il ne voulut pas accorder aux Samaritains.

Depuis la mort d’Alexandre le Grand, les Juifs furent sujets tantôt aux rois d’Égypte, et tantôt à ceux de Syrie, selon que ces princes étaient plus ou moins puissants et qu’ils poussaient plus ou moins leurs conquêtes les uns contre les autres.

Sous Ptolémée Philopator, roi d’Égypte, ils souffrirent une rude persécution dans ses États (213 av Jésus-Christ) : ce prince voulut les faire écraser sous les pieds de ses éléphants ; mais Dieu les garantit de ce péril par un effet de sa protection miraculeuse.

La division s’étant mise parmi leurs prêtres, et Jason ayant acheté la souveraine sacrificature auprès du roi Antiochus Épiphane (166 av Jésus-Christ), ce prince en prit occasion de persécuter les Juifs, et entreprit de leur faire abandonner leur religion pour embrasser celle des Grecs. Il n’y eut tourments qu’il ne leur fit souffrir pour vaincre leur constance ; il trouva une résistance inflexible dans les Machabées et dans un grand nombre de bons Israélites qui se joignirent à eux, et qui, par des prodiges de valeur, soutinrent la vraie religion et rendirent enfin la liberté à leur pays. Les Asmonéens ou Machabées, après avoir exercé pendant quelque temps la souveraine sacrificature sous l’empire des rois de Syrie, se tirèrent enfin de leur dépendance et joignirent la principauté ou la souveraineté temporelle à la dignité du sacerdoce. Ce fut Hircan qui secoua entièrement le joug des Syriens (126 av Jésus-Christ) ; mais ce fut Aristobule, son fils et son successeur, qui le premier prit le titre de roi (102 av Jésus-Christ). Le royaume demeura dans sa famille jusqu’au temps d’Hérode, fils d’Antipater, Iduméen (36 av Jésus-Christ).

Il y eut toutefois quelque interruption, car Gabinius, gouverneur de Syrie, étant entré en Judée à la tête d’une puissante armée, peu de temps après que Pompée en fut sorti réduisit à l’obéissance Alexandre, fils aîné d’Aristobule, qui s’était sauvé d’entre les mains de Pompée, rétablit Hircan dans la grande sacrificature et changea presque entièrement l’état civil du pays : de monarchique qu’il était il le rendit aristocratique (55 av Jésus-Christ), y supprima le titre de roi, et, au lieu du grand sanhédrin et des tribunaux ordinaires qui rendaient la justice dans Jérusalem et dans les autres villes, il établit cinq différentes cours dans la Judée, dont chacune était indépendante des autres et exerçait une souveraine autorité dans son ressort. La première fut mise à Jérusalem, la seconde à Jéricho, la troisième à Gadara, la quatrième à Amathur, et la cinquième à Séphoris. Tout le pays fut partagé en cinq provinces ou départements, et chaque province fut obligée de recourir à la justice de l’une des cours qui lui était assignée, et où les affaires se terminaient sans appel.

Quelques années après (43 av Jésus-Christ), Jules César étant venu de l’Égypte dans la Palestine pour se rendre en Syrie, Antigone, fils d’Aristobule, dernier roi des Juifs, vint se jeter à ses pieds et le prier de le rétablir dans la principauté de son père, se plaignant en même temps d’Hircan et d’Antipater. Mais ce dernier, à qui César avait de très-grandes obligations, à cause des services qu’il lui avait rendus pendant la guerre d’Égypte, sut si bien justifier sa conduite et celle d’Hircan, qu’il renvoya Antigone comme un turbulent et un séditieux, ordonna qu’Hircan garderait la souveraine sacrificature et la principauté de Judée, et donna en même temps à Antipater la charge de procurateur de Judée sous Hircan. L’aristocratie établie par Gabinius fut abolie, et le gouvernement rétabli sur le même pied qu’il était auparavant.

Antigone, fils d’Aristobule, ayant donné de grosses sommes aux Parthes, afin qu’ils lui aidassent à monter sur le trône de ses pères (36 av Jésus-Christ), trouva moyen de dissiper les forces d’Hircan qu’Hérode et ses frères soutenaient ; puis, Hérode s’étant retiré en Italie, Antigone prit Hircan, lui fit couper les oreilles pour le rendre désormais incapable de la grande sacrificature, le livra aux Parthes qui l’emmenèrent dans leur pays, et s’empara ainsi du sacerdoce et de la principauté des Juifs.

Mais Hérode étant arrivé à Rome (36 av Jésus-Christ) et ayant exposé à Antoine l’état des affaires de Judée, Antoine, conjointement avec Octavien, surnommé depuis Auguste, lui fit donner la couronne de Judée, qu’il posséda jusqu’à la mort et qu’il transmit à ses enfants. Je coule légèrement sur tout cela, mon dessein n’étant ici que de donner une idée générale de l’état et du gouvernement des Juifs, depuis leur retour de la captivité de Babylone jusqu’au temps d’Hérode.

Après la mort de ce prince, son royaume fut partagé entre ses fils. Archélaüs eut la Judée, l’Idumée et la Samarie ; Hérode Antipas eut la Galilée et la Pérée ; Philippe eut l’Auranite et la Trachonite, Panéas et la Batanée. Archélaüs ne régna que dix ans en Judée : il fut accusé devant Auguste par les Juifs et les Samaritains, et, n’ayant pu se justifier, il fut relégué à Vienne en Gaule, et la Judée fut réduite en province : Elle était en cet état à la mort du Sauveur.

Ils eurent des gouverneurs [ou plutôt des procurateurs] romains, depuis ce temps jusqu’a la ruine de Jérusalem. J’en ai donné la liste sous l’article de gouverneurs. Après la ruine de Jérusalem, la Judée fut comprise sous le gouvernement des présidents de Syrie, et les Juifs firent encore peuple à part, et demeurèrent dans leur pays assujettis aux Romains jusqu’au règne d’Adrien ; alors ils se révoltèrent et firent la guerre aux Romains ; la plupart y périrent misérablement, et leur nation fut entièrement dispersée. Voyez l’article Barcochébas.

La religion des Juifs peut être considérée sous différents regards, par rapport aux différents états où leur nation s’est trouvée. Sous les patriarches ils suivaient la religion naturelle, éloignés de l’idolâtrie et des crimes, qui sont des suites de l’athéisme ou du culte superstitieux des faux dieux ; observant la circoncision, qui était le sceau de l’alliance que Dieu avait faite avec Abraham, et les lois que la raison, aidée des lumières de la grâce et de la foi, découvre à ceux qui ont le cœur droit et qui cherchent sérieusement Dieu, sa justice et sa vérité, vivant dans l’attente du Messie, du Désiré des nations, qui devait accomplir leurs espérances et leurs désirs, et les combler de ses lumières et de ses bénédictions. Telle était la religion d’Abraham, d’Isaac, de Jacob, de Juda, de Joseph et des autres patriarches, qui conservèrent dans leurs familles le culte du Seigneur et la tradition de la vraie religion.

Depuis Moïse, la religion des Juifs fut plus fixe et plus détaillée. Le droit et la religion naturelle furent mieux éclaircis. Auparavant chacun honorait Dieu suivant le penchant de son cœur, et à la manière qu’il jugeait à propos [On peut douter de cela]. Depuis Moïse, les cérémonies, les jours, les fêtes, les prêtres, les victimes, furent déterminés avec une précision infinie. Ce législateur marqua jusqu’à l’âge, au sexe et à la couleur du poil de certaines hosties ; il en fixa le nombre, les qualités, la nature, à quelle heure, par qui, pourquoi, et dans quelles occasions on les devait offrir. Il régla la tribu, la famille, les qualités corporelles, l’habit, l’ordre, le rang, les fonctions des prêtres et des lévites. Il spécifia les mesures, les métaux, les bois, les laines, qui devaient composer le tabernacle ou le temple portatif du Seigneur ; les dimensions, le métal et la figure de l’autel et de ses ustensiles ; en un mot, il n’omit rien de ce qui concernait le culte du Seigneur, qui est le premier et le principal, et pour mieux dire l’unique objet de la religion des Juifs.

On y peut rapporter aussi les diverses purifications qu’on employait pour se disposer à approcher des choses saintes ; les impuretés qui en éloignaient, les manières d’expier ses souillures, de les prévenir, de les éviter ; l’attention continuelle où devaient être les Juifs pour ne pas tomber dans quelques-unes de ces souillures qui excluaient tantôt de la société civile, tantôt de l’usage des choses saintes, tantôt du camp et de sa propre maison. Il n’y avait pas jusqu’à certaines incommodités naturelles, certaines maladies, certains accidents involontaires, qui n’exigeassent des purifications. L’attouchement d’un animal mort de lui-même, l’assistance à des funérailles, l’attouchement d’une personne souillée, étaient capables de souiller un homme, et le mettaient dans l’obligation de se purifier.

Je ne m’étendrai pas ici sur les lois morales, judicielles et cérémonielles des Juifs ; j’en ai traité sous l’article des Lois ; mais je ne puis me dispenser de remarquer l’extrême rigueur de cette loi, qui condamnait à mort, par exemple, ceux qui violaient le sabbat, qui contractaient des mariages dans les degrés défendus, qui tombaient dans l’adultère, qui s’approchaient d’une femme durant ses incommodités ordinaires, qui commettaient des crimes contre la nature, qui sollicitaient leurs frères à l’idolâtrie, qui consultaient les devins et les magiciens, qui blasphémaient contre le Seigneur, qui s’approchaient des choses saintes sans s’être purifiés. Un laïque ou même un lévite qui serait entré dans le temple, c’est-à-dire dans le saint, ou dans le sanctuaire, qui aurait touché ou vu à nu l’arche d’alliance, tout cela et plusieurs autres fautes étaient punies de mort. Tel était l’esprit de la loi ancienne, un esprit de crainte, d’esclavage, de contrainte. La loi était représentée par Agar, dit saint Paul, elle n’engendrait que des esclaves (Galates 4.24). L’Évangile, au contraire, produit des hommes libres (Romains 8.15).

Le long séjour que les Hébreux firent en Égypte leur laissa un violent penchant pour l’idolâtrie ; ni les miracles que Moïse fit à leurs yeux, ni les précautions qu’il prit pour les retirer du culte des idoles, ni la rigueur des lois qu’il publia sur ce sujet, ni les marques éclatantes de la présence du Seigneur dans le camp d’Israël, ne furent capables de vaincre ce malheureux penchant, ni d’en arrêter le cours et les effets m’avez-vous offert des hosties et des sacrifices dans le désert pendant les quarante ans de votre voyage ? dit le Seigneur par Amos (Amos 5.25-26). Vous avez porté la tente de Moloch votre dieu, l’image de vos idoles, l’astre de votre dieu que vous vous êtes fait. On sait avec quelle facilité ils tombèrent dans l’adoration du veau d’or, presque à peine sortis, pour ainsi dire, du lit de la mer Rouge, où ils avaient été témoins des effets de cette merveille qui avait jeté l’effroi dans le cœur des nations voisines.

Moïse donna donc ses lois dans le désert, mais on ne les y observa pas. Lorsque vous serez entrés dans le pays que le Seigneur vous donnera (Deutéronome 12.8-9), vous ne ferez pas comme nous faisons aujourd’hui, chacun ce qu’il juge à propos ; car jusqu’ici vous n’êtes pas encore arrivés au repos et à la possession que le Seigneur votre Dieu doit vous donner. On ne donna pas même la circoncision aux enfants qui naquirent dans le désert (Josué 5.4-7), tant à cause du danger de mort auquel auraient été exposés les enfants nouvellement circoncis, par la fatigue des voyages et par les fréquents décampements, qu’à cause que le peuple d’Israël, n’étant pas mêlé avec les autres nations, n’avait pas besoin de prendre le signe qui était principalement institué pour les distinguer des autres peuples.

Pendant les guerres que Josué fit aux chananéens, et avant que l’arche du Seigneur fût fixée en un lieu certain et assuré, il fut malaisé d’observer toutes les lois de Moïse ; aussi sous Josué, sous les juges et même sous le règne de Saül, on vit assez de liberté dans Israël sur l’observance de plusieurs articles de la loi, qui furent beaucoup mieux observés sous David, par exemple, et sous Salomon, lorsque les Hébreux se trouvèrent en paix dans leur pays, et que l’accès fut libre et aisé au lieu ou se trouvait le tabernacle. Auparavant on sacrifiait en différents endroits du pays, et les plus religieux observateurs de la loi ne se faisaient nulle difficulté sur cela pourvu que les sacrifices s’offrissent au Seigneur. On était même obligé de tolérer quantité d’abus, faute de pouvoir et d’autorité nécessaires pour les réprimer. Dans ces jours-là, dit l’Écriture (Juges 17.5-6 ; 18.31 ; 21.24), il n’y avait point de loi dans Israël, et chacun faisait ce qui était agréable à ses yeux, ou ce qui lui paraissait bon. De là l’éphod de Micha (Juges 17.4), qui fut transporté dans la ville de Laïs ; de là celui que Gédéon fit dans sa famille (Juges 8.27) ; de là les désordres des fils du grand prêtre Héli (1 Samuel 2.12-13) ; de là le crime de ceux de Gabaa, et les fréquentes idolâtries des Israélites, dont il est parlé dans le livre des Juges.

Saül et David, avec toute leur autorité, ne furent pas encore capables de réprimer entièrement des désordres si enracinés. On pratiquait encore dans le secret les superstitions qu’on n’osait exercer en public. On sacrifiait sur les hauts lieux, on consultait les devins et les magiciens. Salomon, que Dieu avait choisi pour lui bâtir un temple, fut lui-même un sujet de chute et de scandale à tout Israël ; il dressa des autels aux fausses divinités des Phéniciens, des Moabites et des Ammonites (2 Samuel 11.5-7) ; et non-seulement il permit à ses femmes d’adorer les divinités de leurs pays, il les adora lui-même. Il est peu des rois ses successeurs qui n’aient eu à cet égard des faiblesses semblables aux siennes.

Roboam [lisez Jéroboam], fils de Nabat, roi d’Israël, introduisit le culte des veaux d’or dans le royaume d’Israël ; et ce culte y prit de si profondes racines, qu’il n’en fut jamais entièrement arraché. Il y eut de temps en temps quelques réformes dans Juda, mais elles ne firent que suspendre le mal, elles ne l’arrêtèrent pas entièrement et n’en fermèrent pas la source.

La captivité de Babylone fut un remède plus efficace. Les Hébreux, accablés sous la main de Dieu, rentrèrent en eux-mêmes et renoncèrent sincèrement aux idoles. On ne les vit jamais plus fidèles, ni plus exacts à observer les lois du Seigneur, que depuis ce temps ; et les enfants d’Israël (Osée 3.4), après avoir été longtemps sans rois, sans prince, sans sacrifice, sans autel, sans éphod et sans téraphim retournèrent enfin au Seigneur et à David, leur roi, et furent frappés de sa crainte, etc. Dieu se réserva (Sophonie 3.12) un peuple pauvre et humble, qui espéra au nom du Seigneur. Les restes d’Israël ne commirent plus l’iniquité ni le mensonge ; ils demeurèrent en paix, et nul ne les troubla dans leur héritage. La persécution d’Antiochus Épiphane ne servit qu’à séparer la paille du bon grain, et à faire éclater le zèle, le courage et la fermeté des Machabées.

Vers ce même temps on vit dans la religion des Juifs ce qui ne s’y était pas vu jusqu’alors ; je veux dire des sectes et des partages de sentiments sur des matières très-importantes de la loi. Les pharisiens, les saducéens, les esséniens formèrent trois partis dans le pays ; à-peu-près comme chez les Grecs on voyait les académiciens les péripatéticiens, les stoïciens et les épicuriens. Les pharisiens prirent le dessus et acquirent un crédit infini parmi le peuple. Les Saducéens étaient moins nombreux, mais avaient plusieurs riches dans leur parti. Les esséniens étaient les plus parfaits, vivaient dans la retraite et ne se mêlaient point des affaires publiques. On peut voir ce que nous avons dit de ces différentes sectes dans leurs articles particuliers.

Le Sauveur trouva beaucoup à réformer dans les dogmes et dans les pratiques des pharisiens. Il se déclara hautement contre les dangereuses explications qu’ils donnaient à la loi, et s’attira par là leur haine, qui aboutit enfin à le faire mourir. De son temps la loi était connue et observée, et on peut dire que jamais peut-être on n’avait vu tant de zèle et de ponctualité dans l’observance extérieure des ordonnances de Moïse. Mais l’esprit de la loi, la pratique des vertus solides, l’humilité, la simplicité, l’amour de la pauvreté, des humiliations, des souffrances, l’amour de Dieu et celui du prochain, n’étaient presque pas connus. Les pharisiens ne pratiquaient la loi que par ostentation. Ils étaient remplis d’orgueil, de jalousie, d’avarice ; ils avaient altéré les plus importants préceptes par des explications vicieuses. Telle était la religion que Jésus-Christ entreprit de réformer, et qu’il a effectivement réformée dans l’Évangile.

Toute la nation des Juifs, leur sacerdoce et leur royaume, sont une prophétie du peuple chrétien, du sacerdoce et du règne de Jésus-Christ, selon la remarque de saint Augustin : tout ce qui leur arrivait était figuratif, dit saint Paul (1 Corinthiens 10.6-10), et leur servitude en Égypte, et leur délivrance miraculeuse, et leur passage de la mer Rouge, et leur voyage du désert, et leur entrée dans la terre promise, et leur circoncision, leurs cérémonies, leurs prêtres, leurs sacrifices, tout cela figurait la venue de Jésus-Christ, l’établissement du christianisme, les devoirs et les prérogatives des chrétiens, leur sacerdoce, leurs sacrements, l’excellence de l’Évangile.

Cette nation, qui dans la première intention de Moïse, devait demeurer réunie et rassemblée dans un même pays, fut dans la suite, par un effet de la sagesse de Dieu, dispersée en une infinité d’endroits, afin qu’avant la venue du Messie on les connût par tout le monde, et que par la singularité de leur vie, de leurs mœurs, de leur religion, de leur histoire et de leurs lois, les peuples étrangers apprissent qui étaient les Juifs, et qu’insensiblement cette connaissance générale les disposât à recevoir l’Évangile et à reconnaître le Messie, que les Juifs attendaient, et dont ils disaient tant de merveilles. Aussi lorsque Jésus-Christ parut, tout l’Orient était dans l’attente de la naissance de ce rédempteur et de ce monarque qui devait faire le bonheur, l’espérance et le salut des peuples.

La même Providence a permis que depuis la mort de Jésus-Christ les Juifs fussent de nouveau dispersés dans tous les endroits du monde, portant partout les marques de leur réprobation et de la peine du crime que leurs pères ont commis contre la personne de Jésus-Christ, leur Messie et leur Libérateur, qu’ils ont rejeté et crucifié. On les voit partout odieux, méprisés et humiliés, persécutés, demeurant toutefois toujours opiniâtrement attachés à leurs cérémonies et aux traditions de leurs pères, quoique dans l’éloignement où ils sont de Jérusalem, et n’ayant plus ni prêtres, ni temple, ils ne puissent observer la plupart de leurs lois cérémonielles. Ils attendent toujours la venue du Messie, qui ne paraîtra qu’au jour du jugement, pour les juger et pour lever le voile qui est répandu sur leurs yeux et sur leur cœur (2 Corinthiens 3.15-16).

Ils conservent, ils portent, ils lisent, ils étudient les livres sacrés de l’Ancien Testament, sans en pénétrer le sens ; ils en savent la lettre, mais ils n’en pénètrent pas les mystères. Ils portent la lumière pour les autres, et non pour s’éclairer eux-mêmes, dit saint Augustin. Ils portent nos livres, comme des serviteurs portent ceux des enfants qui vont aux écoles ; ils portent les livres qui nous instruisent de ce que nous devons croire. Quand nous disputons avec les païens, avec les infidèles, avec les incrédules, qui ne reçoivent pas notre témoignage, nous les convainquons par les livres des Juifs, qui certainement ne les ont ni conservés, ni composés pour nous faire plaisir. Voilà à quoi nous servent les Juifs ils contribuent malgré eux à l’avancement christianisme.

Nous avons donné presque toute l’histoire des Juifs dans le cours de cet ouvrage, en rapportant les vies des hommes illustres qui ont paru parmi eux, depuis le commencement du monde jusqu’à la ruine de Jérusalem. On peut aussi consulter la table chronologique de l’histoire sainte, à la tête du premier tome de ce dictionnaire, et la carte géographique de la Judée, pour voir l’étendue de ce pays et le partage de chaque tribu. Nous avons parlé dans des dissertations particulières de leur chronologie, de leur police, de leur monnaie, de leur poésie, de leurs supplices, de leurs mariages, de leurs divorces, de leurs maisons, de leur musique, de leur manger, de leur milice, des officiers de la cour de leurs rois, de leur parenté avec les Spartiates, de l’ordre et de la succession de leurs grands prêtres, de leurs livres sacrés, tant en général qu’en particulier, de leurs textes, de leur langue, de leurs traductions, de leur système du monde, de leurs écoles, de leurs habits. Nous en avons fait aussi sur les différentes sectes qui étaient parmi eux, sur Melchisédech, sur Énoch et sur différents autres sujets qui ont rapport à la nation et à la religion des Juifs. On peut voir ces dissertations dans les recueils que l’on en a faits à part, ou dans notre commentaire sur les livres de l’Ancien et du Nouveau Testament. Il serait impossible de traiter ici toutes ces choses avec quelque étendue, et il y en a plusieurs dont nous avons parlé dans ce dictionnaire sous leurs articles.

Juifs articles de foi des (2)

Voyez ci-devant sous le nom Foi.

Juifs Rois des (3)

Voyez sous l’article Rois.

Juifs grands Prêtres des (4)

Voyez sous l’article Prêtres.

Juifs dispersions, captivités, s’ils en sont revenus. Voyez Captivités et Transmigrations. (5)

Juif errant (6)

Je suis si persuadé que tout ce qu’on débite du Juif errant est fabuleux, que je ne daignerais pas en parler ici, si je ne savais qu’il y a encore des gens assez simples pour croire qu’il en est quelque chose. L’exemple d’Énoch et d’Élie qui sont encore vivants, et que l’on croit habiter en quelque lieu secret sur la terre ; la persuasion des Juifs qui croient que le prophète Élie assiste invisiblement à la cérémonie de la circoncision de leurs enfants ; les paroles de Jésus-Christ dans l’Évangile, qui dit, en parlant de saint Jean l’Évangéliste : Si je veux qu’il demeure jusqu’à ma venue, que cela vous fait-il ? suivez-moi. Ce que plusieurs anciens et quelques nouveaux ont entendu comme si le Sauveur avait promis à cet apôtre qu’il ne mourrait point qu’au jour du jugement tout cela leur fait croire qu’il y a un Juif errant.

Ils appellent à leur secours les auteurs mahométans, qui racontent que, l’an 16 de l’hégire, un capitaine nommé Fadhila, qui commandait trois cents cavaliers, étant arrivé avec sa troupe sur la fin du jour entre deux montagnes, et ayant intimé à haute voix la prière du soir par ces mots : Dieu est grand, il ouït une voix qui répéta les mêmes paroles, et continua de prononcer avec lui la prière jusqu’à la fin. Fadhila soupçonna d’abord que c’était l’écho ; mais ayant remarqué que la voix répétait distinctement et entièrement tous les mots, il lui dit : Ô toi qui me réponds, si tu es de l’ordre des anges, la vertu de Dieu soit avec toi ; si tu es du genre des autres esprits, à la bonne heure : mais si tu es homme comme moi, fais-toi voir à mes yeux. Il n’eut pas plutôt achevé ces paroles, qu’un vieillard à tête chauve, tenant un bâton à sa main, et ayant l’air d’un derviche, parut aussitôt devant lui.

Après s’être salués civilement, Fadhila demanda au vieillard qui il était. Il répondit qu’il s’appelait Zerib, fils du fils d’Élie, et ajouta : Je suis ici par l’ordre du Seigneur Jésus, qui m’a laissé en ce monde pour y vivre jusqu’à ce qu’il vienne une seconde fois en terre. Je l’attends donc ce Seigneur, qui est la source de tout bonheur, et je fais selon ses ordres ma demeure derrière cette montagne. Fadhila lui demanda dans quel temps le Seigneur Jésus devait paraître. Il répondit : À la fin du monde et au jugement dernier. Et quelles sont les marques de la proximité de ce Jour, reprit Fadhila ? Zerib lui dit alors d’un ton de prophète : Quand les hommes et les femmes se mêleront sans distinction de sexe ; quand l’abondance des vivres n’en fera pas diminuer le prix ; lorsqu’on répandra le sang des innocents, que les pauvres demanderont l’aumône sans qu’on la leur donne ; quand la charité sera éteinte, qu’on mettra la sainte Écriture en chansons, que les temples dédiés au vrai Dieu se rempliront d’idoles, sachez qu’alors le jour du jugement sera proche. Il n’eut pas plutôt achevé ces paroles, qu’il disparut.

Mais venons au Juif errant. On raconte son histoire avec quelques diversités. Matthieu Paris, sous l’an 1229, raconte qu’un prélat arménien vint en ce temps-là en Angleterre avec des lettres de recommandation du pape, par lesquelles il priait les prélats qu’on fit voir à cet archevêque étranger les principales reliques du pays, et qu’on lui montrât de quelle manière on servait Dieu dans les églises d’Angleterre. Paris, qui vivait alors, dit que plusieurs personnes interrogèrent en diverses occasions cet archevêque, et lui demandèrent des nouvelles du Juif errant, qui était en Orient, et lui firent diverses questions sur son sujet, s’il vivait encore, qui il était et ce qu’il disait de lui-même.

Le prélat assurait que ce Juif était en Arménie, et un des officiers de sa suite conta que c’était le portier de Pilate, nommé Cataphilus, lequel, voyant qu’on traînait Jésus-Christ hors du prétoire, lui donna un coup de poing sur le dos pour le pousser plus promptement dehors, et que Jésus-Christ lui dit : Le Fils de l’homme s’en va, mais tu attendras son avènement. Ce portier se convertit, fut baptisé par Ananias et appelé Joseph ; qu’il vit toujours, et que, quand il a atteint l’âge de cent ans, il tombe malade et dans une pamoison pendant laquelle il rajeunit et revient à l’âge de trente ans, qu’il avait lorsque Jésus-Christ mourut.

Cet officier assurait que Joseph était connu de son maître, qu’il l’avait vu manger à sa table peu de temps avant qu’il partit ; qu’il répond avec beaucoup de gravité et sans rire lorsqu’on l’interroge sur des faits anciens : par exemple, sur la résurrection des morts, qui sortirent de leurs tombeaux lorsque Jésus-Christ fut crucifié ; sur l’histoire des apôtres et des anciens saints personnages. Il est toujours dans la crainte que Jésus-Christ ne vienne juger le monde ; car c’est alors qu’il doit mourir. La faute qu’il a commise en frappant Jésus-Christ le fait trembler ; cependant il espère toujours le pardon, parce qu’il a péché par ignorance.

Il a paru de temps en temps de semblables imposteurs, qui, profitant ou plutôt abusant de la crédulité des peuples, se sont donnés pour le Juif errant, et, mettant à profit quelque connaissance qu’ils avaient de l’histoire ancienne et des langues d’Orient, ont persuadé aux simples qu’ils étaient le prétendu Juif Errant. Il en parut un à Hambourg en 1547. Un chrétien assure l’y avoir vu et l’avoir vu prêcher dans une église de la ville : c’était un homme qui paraissait âgé de cinquante ans, d’une taille avantageuse, portant de longs cheveux épandus sur ses épaules ; il gémissait souvent, ce qu’on attribuait à la douleur qu’il avait de sa faute. Il disait qu’au temps de la passion de Jésus-Christ il était cordonnier à Jérusalem, demeurant près de la porte par où le Sauveur devait passer pour aller au Calvaire. Il était Juif et s’appelait Assuérus ; Jésus, se trouvant fatigué, voulut se reposer sur sa boutique ; Assuérus le frappa, et Jésus lui, dit : Je me reposerai ici, mais tu courras jusqu’à ce que je vienne. En effet il commença à courir dès ce moment, suivit Jésus-Christ, et a toujours erré depuis.

En voici un autre qui parut en Angleterre il y a nombre d’années. J’ai une lettre manuscrite, écrite de Londres par madame de Mazarin à madame de Bouillon, où on lit qu’il y a en ce pays un homme qui prétend avoir vécu plus de dix-sept cents ans. Il assure qu’il était officier du divan de Jérusalem dans le temps que Jésus-Christ fut condamné par Ponce Pilate ; qu’il repoussa brusquement le Sauveur hors du prétoire, en lui disant : Va, sors ; pourquoi restes-tu ici ? que Jésus-Christ lui répondit : Je m’en vais, mais tu marcheras jusqu’à mon avènement. Il se souvient d’avoir vu tous les apôtres, des traits de leurs visages, de leurs cheveux, de leurs habillements. Il a voyagé dans tous les pays du monde, et doit errer jusqu’à la fin des siècles ; il se vante de guérir les malades en les touchant ; il parle plusieurs langues ; il rend un compte si exact de tout ce qui s’est passé dans tous les âges, que ceux qui l’écoutent ne savent qu’en penser. Les deux universités ont envoyé leurs docteurs pour s’entretenir avec lui ; mais ils n’ont pu, avec tout leur savoir, le surprendre en contradiction.

Un gentilhomme d’une grande érudition lui parla en arabe, auquel il répondit d’abord en la même langue, lui disant qu’à peine y avait-il au monde une seule histoire véritable. Le gentilhomme lui demanda ce qu’il, pensait de Mahomet. J’ai connu, lui dit-il, très-particulièrement son père à Ormus en Perse ; et, pour Mahomet, c’était un homme fort éclairé, mais toutefois sujet à l’erreur, comme les autres hommes ; et une de ses principales erreurs, c’est d’avoir nié que Jésus-Christ ait été crucifié, parce que j’y étais présent, et de mes propres yeux je l’ai vu attaché à la croix. Il dit à ce gentilhomme qu’il était à Rome lorsque Néron y fit mettre le feu ; qu’il a vu aussi Saladin à son retour des conquêtes du Levant ; il dit beaucoup de particularités de Soliman le Magnifique. Il a aussi connu Tamerlan, Bajazet, Eterlan, et fait un ample récit des guerres de la terre sainte ; il prétend être dans peu de jours à Londres, où il satisfera la curiosité de ceux qui s’adresseront à lui C’est ce que porte la lettre dont j’ai parlé. Elle dit de plus que le peuple et les simples attribuent à cet homme beaucoup de miracles, mais que les plus éclairés le regardent comme un imposteur ; et c’est sans doute le jugement que l’on doit porter de celui-là et de tous les autres qui auront la même présomption [Ce qu’on appelle le Juif errant, ce n’est pas un homme ; c’est plus qu’un homme : c’est un peuple. Son histoire n’est pas une histoire : c’est une légende, un mythe ; ce n’est pas une histoire, dis-je, en un sens, et pourtant, considérée sous un autre point de vue, c’est bien une vraie histoire.« La race juive, dit M. Douhaire (Cours sur l’histoire de la poésie chrétienne ; cycle des apocryphes, la race juive a été, dans le moyen âge, l’objet d’une légende dont la célébrité est encore populaire, mais dont le symbolisme profond n’est pas universellement compris : c’est celle du Juif errant… Pour nos aïeux, pour ceux du moins qui avaient l’intelligence des mythes chrétiens, l’histoire du Juif errant n’était pas l’histoire d’un homme, mais celle d’une nation tout entière. Sous le voile de cette fiction il y avait pour eux une sombre réalité. Cet homme fantastique était à leurs yeux l’image du peuple déïcide. Cette vie sans fin et sans félicité, cette existence éternellement agitée, cette destinée étrangère à toutes les consolations de la terre, leur représentaient la condition désolée de la race maudite d’Israël. Ahasvérus était, dans la poésie chrétienne, l’opposé de saint Christophe. Saint Christophe figurait le peuple chrétien, tel que l’ont fait l’espérance et la foi ; Ahasvérus était l’image du peuple juif dans l’état où l’ont réduit l’anathème et le désespoir. »]

Jules