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Deluge
Dictionnaire encyclopédique de la Bible de Augustin Calmet
Westphal Bost

On appelle diluvium ou déluge, dans l’Écriture, non-seulement cette terrible inondation par laquelle Dieu fit périr tous les hommes et tous les animaux terrestres et aériens, qui ne se trouvèrent pas dans l’arche ; mais aussi toutes sortes d’Inondations, ou d’amas d’eaux extraordinaires. Ainsi le Psalmiste, des eaux de la mer ou d’une violente tempête, l’exprime sous le nom d’un déluge (Psaumes 28.10) : Dominas diluvium inhabitare facit. Et ailleurs (Psaumes 31.6): qu’un déluge d’eau n’approchera point du juste. On remarque dans le langage commun les mêmes expressions. On donne le nom de déluge à toutes les inondations extraordinaires, comme celles qui arrivèrent du temps de Deucalion et d’Ogygès, et à celles que nous voyons dans nos rivières, après de longues pluies, ou après des orages extraordinaires. Dans le sens spirituel et allégorique, mi dit un déluge de maux, d’afflictions. Dans le style de l’Écriture, grandes eaux marquent les grandes calamités (Job 3.24 Psaumes 17.17 ;68.2-15 ; 123.4).

Mais on entend principalement sous le nom de déluge, celui qui arriva sous Noé, et dans lequel, comme dit saint Pierre (1 Pierre 3.20 ; 2.5), il n’y eut que huit personnes qui furent sauvées. Or, voici ce que Moïse nous apprend sur ce sujet (Genèse 6) : Les hommes de la race de Seth s’étant corrompus avec les filles de la race de Caïn, Dieu résolut de les faire périr, et dit en lui-même : Mon esprit ne demeurera plus dans I homme, parce qu’il n’est que chair, et sa vie ne sera plus que de six vingts ans. Ces dernières paroles peuvent souffrir plusieurs sens ; par exemple : j’abrégerai la vie de l’homme, et je la réduirai à six vingts ans, de huit à neuf cents ans qu’elle était auparavant ; ou bien, je ne leur donne plus que six vingts ans à vivre d’ici au déluge ; il fallut, dit-on, tout ce temps à Noé pour bâtir l’arche, et pour y ramasser toutes les provisions nécessaires.

Dieu ayant donc résolu de détruire l’homme pécheur et les animaux qu’il avait créés pour lui, il dit à Noé : Faites-vous une arche, une espèce de coffre de bois taillé et poli : vous y ferez de petites chambres, et vous l’enduirez de bitume dedans et dehors… Je ferai venir les eaux du déluge, et je ferai mourir tous les animaux vivants qui sont sous le ciel, et tout ce qui est sur la terre sera détruit. Je ferai alliance avec vous ;vous entrerez dans l’arche, vous et vos fils, votre femme et les femmes de vos fils avec vous. Il exécuta tout ce que le Seigneur lui avait commandé. Et : Il était âgé de six cents ans, lorsque les eaux du déluge inondèrent la terre (Genèse 7.17). Cette même année, le dix-septième jour du second mois, les sources du grand abîme furent rompues, et les cataractes du ciel furent ouvertes… Le déluge se répandit sur la terre pendant quarante jours, et les eaux s’étant accrues, élevèrent l’arche en haut au-dessus de la terre. Elles inondèrent tout, et couvrirent toute la surface de la terre… Toutes les plus hautes montagnes qui sont sous le ciel en furent couvertes, et l’eau s’éleva de quinze coudées au-dessus des plus hautes montagnes… tous les hommes moururent, et généralement tout ce qui a vie, et qui respire sous le ciel.

Nous avons parlé ailleurs de l’arche de Noé, et de tout ce qui la regarde ; Voyez Arche. On peut voir aussi l’article de Noé. Nous nous bornons ici uniquement à ce qui regarde le déluge ; ses causes, ses circonstances, son universalité, ses effets. Les crimes des hommes montés à leur comble furent l’occasion du déjuge ; Moïse l’inculque en plus d’un endroit. Pourquoi Dieu prit-il cette voie plutôt qu’une autre ? C’est ce qu’il n’est pas permis à l’homme de vouloir approfondir ; et quand il aurait pris une autre voie pour exterminer les pécheurs, la curiosité de l’homme ne manquerait pas de former encore d’autres questions aussi peu raisonnables que celles-là.

Les commentateurs s’accordent fort bien sur l’année du déluge, qui arriva 1656 ans après la création du monde ; mais il y a plus de difficulté sur le mois auquel commença le déluge. Plusieurs Pères ont cru qu’il avait commencé et fini au printemps ; ils ont pris le second mois dont parle Moïse, pour le second de l’année sainte, laquelle commençait au mois de nisan qui répond à mars vers l’équinoxe du printemps ;entre autres preuves, ils en tirent une, de ce que la colombe rapporta à Noé une branche d’olivier, qui était, dit-on, un tendre rejeton de l’année. Nous croyons cependant, avec les plus habiles chronologistes, que l’auteur sacré a parlé eu cet endroit du second mois de l’année civile, qui commençait en automne, vers notre mois d’octobre, que ce second mois répondait partie à otobre, et partie à novembre ; en sorte que le déluge commença en automne, et au commencement de l’hiver. Voici le calendrier de cette triste année 1656, selon M. Basnage, qui s’accorde en quelque manière avec notre sentiment.

An de la création du monde 1655

I. mois. Septembre. Mathusalem mourut âgé de 969 ans.

II. Octobre. Noé et sa famille entrèrent dans l’arche.

III. Novembre, le 17. Les fontaines et les abîmes furent ouverts.

IV. Décembre, le 26. La pluie commença, et dura quarante jours et quarante nuits.

V. Janvier. Toutes les bêtes et tous les hommes qui étaient sur la terre, furent ensevelis sous les eaux.

VI. Février. La pluie continua.

VII. Mars. Les eaux restèrent dans leur élévation jusqu’au 27, qu’elles commencèrent à s’abaisser,

VIII. Avril, le 17. L’arche s’arrêta sur le mont Ararát en Arménie.

IX. Mai. On demeura dans l’inaction pendant que les eaux se retirèrent.

X. Juin, le 1. Le sommet des montagnes se découvrit.

XI. Juillet.   le 11. Noé lâcha le corbeau qui ne revint pas.

Le 18. Il lâcha la colombe qui revint.

Le 25. La colombe lâchée une seconde fais apporta le rameau d’olivier.

XII. Août, le 2. La colombe sortit pour la troisième fois, et ne revint plus.

An de la création du monde 1657.

I. mois. Septembre, le 1er. La terre parut desséchée.

II. Octobre le 27. Noé sortit de l’arche avec sa famille.

La question de l’universalité du déluge est la plus sérieuse et la plus importante. Quelques habiles gens l’ont niée, et ont prétendu que c’était une absurdité et un défaut de raison de la soutenir ; que c’est se former une fausse idée de la grandeur et de la puissance de Dieu, que de le croire capable de faire des choses contraires à la nature et à la raison ; que l’universalité du déluge est contraire à l’une et à l’autre ; que l’on peut démontrer, par des preuves géométriques, que quand toutes les nuées de l’air se réduiraient en eaux et, fondraient sur la terre, elles ne couvriraient pas toute sa superficie à la hauteur d’un pied et demi et que quand toutes les eaux, des fleuves et des mers se répandraient sur la terre, elles ne viendraient jamais à la hauteur de quatre mille pas, pour atteindre le sommet des plus hautes montagnes, à moins qu’elles ne se raréfiassent d’une manière extraordinaire ; et alors elles n’auraient plus été en état desupporter le poids de l’arche ; que quand tout l’air qui environne la terre serait changé, en eaux, cela ne ferait pas plus de trente-un pieds d’eau, ce qui est bien éloigin de ce qu’il en faudrait pour couvrir toute la superficie de la terre et les plus hautes montagnes, jusqu’à quinze coudées au-dessus de leur sommet.

Tout cela paraît contraire à la raison, et ceci paraît contraire à la nature. La pluie ne tombe pas sur les hauteurs qui sont élevées de plus de six cents pas ; elle ne descend pas de plus haut et il ne peut s’y former aucune pluie qui ne soit aussitôt glacée par le froid qui y règne. D’où venait donc l’eau qui devait couvrir le sommet des montagnes qui ; sont au-dessus de La moyenne région de l’air ? Dira-t-on que la pluie remonta à contre-sens ? Comment les plantes ont-elles pu se conserver si longtemps sous les eaux du déluge ? Comment les animaux qui sortirent de l’arche purent-ils se répandre par tout le monde ? De plus, toute la terre n’était pas alors peuplée : pourquoi donc vouloir que le déluge ait été universel ? Ne suffisait-il pas qu’il s’étendit dans les pays où il y avait des hommes ? Comment faire venir des animaux des extrémités du monde, pour les faire entrer dans l’arche ?

Ce sont là les principales objections que l’on forme contre l’universalité du déluge. Isaac Vossius les a proposées dans une Dissertation composée exprès, sous le titre : De oete mundi, et dans son Épître à André Colvius, et dans ses réponses à André Scotanus et à Georges Hornias. Ce sentiment fut examiné pendant que le R. P. dom Jean Mabillon était à Rome, dans le voyage qu’il y fit en 1635, et les consulteurs de la sacrée congrégation de l’Indice lui ayant fait l’honneur de le consulter sur ce sentiment de Vossius, il leur exposa les raisons qu’on pouvait dire contre Vossius, et en même temps celles qu’on pouvait apporter pour l’excuser ; il remarque que son opinion ne contient aucune erreur capitale contre la foi ni coutre les bonnes mœurs ; que Vossius n’a proposé ce système que pour répondre plus facilement aux objections des libertins qui se servent de ce qu’on dit de l’université du déluge, pour détruire l’autorité des saintes Écritures.

Que Vossius ne dit rien d’outré ni d’injurieux contre l’Église catholique, ni contre le sentiment qu’il combat, mais qu’il propose le sien simplement, comme plus vraisemblable ; qu’il est utile de recevoir dans l’Église, ou du moins de tolérer des sens divers dans l’explication de l’Écriture, pourvu qu’ils ne soient point contraires à l’autorité manifeste des livres saints et de l’Église ; que ces expressions : Omnis terra, mines montes, omnis taro, se peuvent prendre avec restriction, et s’y prennent assez souvent dans l’Écriture que quelques docteurs catholiques, comme Cajélan, ont cru que la montagne où il suppose qu’est situé le Paradis terrestre ne fut pas couverte des eaux du déluge. Que ce sentiment de Vossius n’ayant jusqu’ici causé aucun trouble parmi les catholiques, et n’ayant été attaqué que par les protestants, il n’y a aucun péril à le tolérer, et qu’il vaut mieux le laisser sans censure, que de se mêler dans les disputes qui sont entre les protestants ; qu’en tout cas, si la congrégation veut flétrir cette opinion par une censure, il faut encore censurer la réfutation qu’en a faite George Hornius, à cause des discours injurieux qu’il tient contre l’Église catholique et le souverain pontife. Tel fut l’avis de ce sage et savant religieux.

Nous allons voir si Vossius a eu raison de s’éloigner en cela du sentiment commun des Pères et de tous les commentateurs catholiques et protestants. Il s’éloigne visiblement du texte de Moïse, que nous avons rapporté ; et qui ne peut marquer plus clairement qu’il fait l’universalité du déluge ; il dit, non une fois, mais plusieurs, que les eaux du déluge se répandirent sùt toute la terre, que tous les animaux qui sont sous le ciel furent noyés dans les eaux ; que les eaux s’élevèrent quinze coudées au-dessus des plus hautes montagnes : que peut-on de plus exprès pour l’universalité du déluge ?

Mais l’universalité du déluge, est impossible, et non nécessaire, dit Vossius ; pourquoi inonder toute la terre, pour faire périr tous les hommes ? Ne suffisait-il pas de répandre les eaux dans les pays où il y avait des hommes ? Et qui a dit a Vossius que tout le monde n’était pas encore peuplé, après plus de deux mille ans ? car, selon les Septante, dont il soutient la chronologie, le monde avait plus de 2200 ans au commencement du déluge ; faut-il un plus long temps pour qu’il y ait des habitants dans tous les pays du monde ? De plus, croit-il trouver de moindres difficultés dans le système du déluge particulier ? Quelle nécessité dans cette hypothèse de faire construire à grands frais une arche prodigieuse, d’y rassembler toutes sortes d’animaux, d’y faire entrer huit personnes ; tout cela pour les garantir d’une inondation qui ne devait couvrir qu’une partie de la terre ? N’était-il pas plus aisé d’ordonner à ces gens de s’arrêter dans des pays où le déluge ne devait pas s’étendre, et d’y conduire par une providence particulière les animaux qui n’y étaient pas encore ?

Comment se peut-il faire que les eaux demeurent élevées quinze coudées au-dessus des plus hautes montagnes de l’Arménie, par exemple de la Chaldée, ou de la Perse, sans qu’elles se répandent dans les pays voisins ? Cornaient un vaisseau comme l’arche de Noé flottera-t-il pendant plusieurs mois sur une montagne d’eau, sans qu’il coule par son propre poids sur le penchant de cette montagne d’eau ? Or, telle était la situation de l’arche sur les eaux du déluge particulier, de l’aveu de Vossius lui-même.

Il dit que les plantes et les arbres seraient morts, si le déluge se fût étendu par tout le monde. Cependant ils ne sont pas morts dans son système, puisque Noé, sa famille et les animaux qu’il conserva dans l’arche vécurent au sortir de là, et s’habituèrent dans les pays mêmes où l’on convient que le déluge s’étendit, c’est-à-dire, aux environs du mont Ararát, dans la Mésopotamie, dans la Chaldée. Si les plantes et les arbres ne sont pas morts en ce pays-là, pourquoi seraient-ils morts ailleurs ? Et si Noé en a pu repeupler le pays, supposé qu’ils y soient morts, pourquoi ne l’aurait-il pas pu faire dans le reste du monde, à la longue et dans la suite des siècles ? Et si les eaux du déluge particulier corrompirent tous les arbres et toutes les plantes du pays où il s’étendit, d’où vient cette branche, ou ce rejeton d’olivier que la colombe rapporta à Noé (Genèse 8.11) ? On a tant d’expériences de la fécondité infinie de la nature dans la production et reproduction des plantes, on connaît tant d’effets merveilleux de la conservation des semences, et sous les eaux, et dans la terre et hors de la terre pendant plusieurs années, et qui après cela sont aussi fécondes qu’auparavant ; on sait que l’eau est, à l’égard des plantes, un principe de fécondité infiniment plus propre à les conserver qu’à les détruire : que plusieurs plantes croissent sous les eaux, que toutes demandent de l’humidité pour se produire et se multiplier ; le fumier des animaux et la fiente des oiseaux reproduisent dans les champs les grains qu’ils ont mangés ; une terre vierge exposée à l’air produit des herbes qu’on n’y a jamais semées ; une terre tirée de l’eau en produira de même. Personne ne peut se vanter de connaître les sages précautions que l’auteur de la nature a prises pour la conservation des espèces. On a vu des troncs d’arbres reverdir et devenir féconds, après avoir été dix et onze ans arrachés de leurs racines.

Ajoutez que les eaux du déluge ne couvrirent toute la superficie de la terre que pendant environ cent dix jours : car, dès le premier jour du dixième mois, on commença à découvrir les sommets des montagnes : Noé était entré dans l’arche le dix-septième jour du second mois (Genèse 8.3-4), après quoi la pluie tomba quarante jours et quarante nuits, et 256 jours avant la fin du déluge, les eaux commencèrent à remonter en vapeurs ; ainsi, il s’en faut beaucoup que toutes les semences et les plantes aient été sous les eaux pendant un an entier.

La difficulté d’amener à Noé des animaux de tous les endroits du monde n’est pas telle qu’on se l’imagine. Le nombre des animaux créés dès le commencement n’est pas si grand qu’on le pourrait croire. Dieu créa un homme et une femme, et apparemment un couple de chaque animal mâle et femelle. De ce couple, de chevaux, par exemple, de chiens, de chèvres, sont nés tous les animaux de même espèce que nous connaissons. La différence qui se remarque entre les diverses sortes de chevaux et de chiens n’est pas plus grande que celle que nous voyons entre les différentes sortes d’hommes, dont les uns sont blancs, les autres noirs, les autres olivâtres, les autres rouges ; les uns ont de la barbe, les autres sont sans barbe.

De plus, il y avait de toutes les espèces d’animaux aux environs du paradis terrestre, puisque Dieu y en amena à Adam de toutes les sortes, afin qu’il leur imposât des noms (Genèse 2.19). Il est très-croyable que le paradis terrestre n’est pas loin de l’Arménie et des sources du Tigre et de l’Euphrate, que Moïse nomme expressément dans la description qu’il fait de ce jardin (Genèse 2.8-11). Enfin on ne doute presque pas que l’arche de Noé n’ait été bâtie dans la Mésopotamie, et vers la Chaldée. Il y a donc toute apparence qu’il y avait, dans ce pays et aux environs, tout autant d’animaux qu’il en fallait pour mettre dans l’arche. S’il y en a quelques-uns qui, par une longue habitude qui est comme passée en nature, ne puissent pas vivre dans ce pays-là, ce que je crois très-difficile à prouver, il ne s’ensuit pas qu’il en ait été de même au temps de Noé : si tout d’un coup on faisait passer, des pays les plus chauds de l’Afrique dans les endroits les plus froids du Nord, des hommes ou des animaux, il est très-croyable qu’ils y périraient les uns et les autres ; mais il n’en serait pas de même s’ils y passaient en s’approchant insensiblement, ou s’ils y avaient été nourris dès leur jeunesse ; et s’il y a des, animaux qui ne se trouvent plus qu’en certains pays, il n’en faut pas inférer qu’il n’y en ait jamais eu ailleurs ; on sait, au contraire, qu’il y avait autrefois beaucoup d’animaux d’une espèce dans un pays, ou il ne s’en trouve plus que très-peu, ou point du tout aujourd’hui, comme des hippopotames en Égypte, des loups en Angleterre, des bièvres en ces pays-ci.

Mais la plus forte des objections que l’on propose contre l’universalité du déluge se prend de l’impossibilité de trouver dans la nature autant d’eau qu’il en faudrait pour couvrir toute la terre à la hauteur que dit Moïse, c’est-à-dire, à quinze coudées au-dessus des plus hautes montagnes. On suppose que les plus hautes montagnes ont environ mille ou douze cents pas de hauteur perpendiculaire, il s’agit de savoir si toutes les eaux de la terre peuvent suffire à couvrir la terre à une telle hauteur ; c’est-à-dire, si les eaux de la mer, des fontaines, des rivières, des réservoirs d’eaux qui sont sur la terre, et les nuées qui sont dans l’air, peuvent suffire à ce que nous disons.

On a cru que, quand tout l’air qui est dans le monde, c’est-à-dire, dans l’atmosphère qui s’étend entre nous et la lune, aurait été condensé en eau, n’aurait pas donné plus de trente-deux pieds d’eau de hauteur sur toute la terre, parce qu’on a supposé qu’une colonne d’air, depuis la terre jusqu’au haut de l’atmosphère, ne pesait pas plus que trente-deux pieds d’eau ; et cette supposition est fondée sur les meilleures expériences qu’on a faites pour prouver la pesanteur de l’air.

Toutefois, ces expériences sont contredites par d’autres expériences qui paraissent aussi exactes et aussi sûres que les premières, et qui donnent au moins lieu de douter de la vérité de ce principe, que c’est la pesanteur de l’air qui fait que l’eau et le vif-argent demeurent suspendus dans les tuyaux où on les a mis en équilibre avec l’air. De plus, on montre que s’il est vrai, comme le disent ceux qui ont poussé le plus loin les expériences de la pesanteur de l’air, que cinq cents toises d’élévation faisaient baisser de trente-sept lignes et demie le vif-argent renfermé dans des tuyaux bouchés par un bout, et que le même vif-argent demeurait suspendu à vingt-huit pouces et demi de hauteur dans les lieux qui sont au niveau de la mer ; on montre, dis-je, que, dans ces suppositions, il ne devrait y avoir que deux lieues soixante toises de hauteur d’air qui pèserait autour du globe terrestre, quoique, selon les philosophes, il y ait plus de quatre-vingt-cinq ou quatre-vingt-six mille lieues de distance de la terre à la lune, et par conséquent une pareille étendue d’air, qui devrait peser comme celui qui est iindédiatêment autour de la terre.

Or, supposé qu’il pèse véritablement et qu’il vienne à être réduit en eau, quelle quantité n’en produira-t-il pas ? et s’il ne pèse pas, on ne peut rien conclure de son poids, ni pour, ni contre l’universalité du déluge. La vérité est que la pesanteur de l’air n’est autre chose, à mon sens, que l’effort que fait l’air pour s’éloigner du centre de son mouvement, que l’on suppose circulaire autour de la terre ; et que la pesanteur des corps qui sont dans l’air ne consiste que dans la pression de l’air, qui, par le même-effort dont on a parlé, les repousse vers la terre et agit sur eux avec plus ou moins de force, selon que ces corps sont plus solides, plus épais, plus terrestres ou plus subtils, plus poreux, plus aériens. Et tout cela ne fait rien à la question de l’universalité du déluge, et à savoir s’il y a dans la nature assez d’eau pour couvrir toute la terre à la hauteur que nous avons dite, c’est-à-dire, environ à douze mille pieds d’épaisseur tout autour du globe terrestre.

Au commencement de la création, le globe terrestre était tout enveloppé d’eaux (Genèse 1.2-3), la terre était couverte du chaos, l’esprit de Dieu était porté sur les eaux, et les ténèbres couvraient toute la face de l’abîme.; c’est ce que dit Moïse. Le Psalmiste ne s’exprime pas d’une manière moins expresse (Psaumes 103.5-7) : Vous avez fondé la terre sur sa base, elle ne sera point ébranlée à jamais. L’abîme l’environnait comme un vêtement : les eaux étaient élevées au-dessus des montagnes. Mais vos menaces les firent fuir, la voix de votre tonnerre les remplit de crainte. Les montagnes s’élevèrent, et les vallons s’abaissèrent dans le lieu que vous leur ordonnâtes. Vous avez prescrit des bornes aux eaux, qu’elles ne passeront point ; et elles ne reviendront point couvrir la terre.

Voilà donc un déluge universel bien marqué au commencement du monde ; et à quoi tient-il qu’il ne revienne une seconde fois ? Aux ordres du Seigneur, qui a dit aux eaux de la mer (Job 38.10-11) : Tu viendras jusqu’ici, et tu n’iras pas plus loin ; tu briseras ici tes flots écumants. Et la Sagesse dans les Proverbes (Proverbes 8.27-29): J’étais présente lorsqu’il environnait l’abîme de ses bornes, et qu’il lui prescrivait une loi inviolable.

Mais, dira-t-on, il faudrait, pour réduire les choses au premier état où Moïse les décrit, que Dieu répandît sur la terre non-seulement les eaux de la mer, des fontaines et des fleuves, ce qui paraît impossible, à moins de déranger toute l’économie du globe terrestre ; mais aussi qu’il rappelât sur la terre les eaux qu’il éleva au-dessus du firmament (Genèse 1.7-9). Le Seigneur dit : Que le firmament se fasse, et qu’il divise les eaux d’avec les eaux ; et il fit le firmament, et il divisa les eaux qui étaient sous le firmament d’avec celles qui étaient au-dessus. Les eaux de dessous le firmament sont indubitablement les eaux de la mer et des fleuves ; les eaux de dessus sont les eaux qui sont raréfiées dans l’atmosphère, et apparemment l’atmosphère elle-même : en un mot, en quelque lieu que soient ces eaux, et quoi qu’elles puissent être devenues, il est certain qu’elles ne sont pas anéanties ; et qu’il fut tout aussi aisé à Dieu de les réduire en leur premier état, et de les former en eaux au temps du déluge, qu’il lui fut au commencement du monde de les réduire en air, ou en vapeurs ; en tout cas, cela démontre que le déluge universel n’a rien de contraire aux lois de la nature, ni d’impossible à la puissance de Dieu.

Moïse, pour nous faire connaître le changement qui arriva alors dans la nature, nous dit (Genèse 7.11-12): Que les sources du grand abîme d’eaux furent rompues, et les cataractes du ciel ouvertes ; et que la pluie tomba sur la terre pendant quarante jours et quarante nuits : c’est comme s’il disait, que la terre fut réduite à-peu-près au même état où elle était au commencement, qu’elle rentra en quelque sorte dans le chaos. Les barrières et les digues qui retenaient les eaux de la mer, furent rompues ; les cataractes du firmament furent ouvertes ; les eaux inférieures et les eaux supérieures se trouvèrent rassemblées comme au commencement.

Mais dans la supposition que l’arche ait été élevée de quinze coudées au-dessus des plus hautes montagnes, comment tes hommes et les animaux qui étaient dans l’arche purent-ils vivre et respirer au milieu du froid et de l’extrême subtilité de l’air de la moyenne région, où l’on prétend que nul animal ne peut vivre longtemps. On peut dire à cela deux choses : la première, que les raisons et les expériences prétendues que l’on oppose pour prouver que l’on ne peut vivre sur les plus hautes montagnes du monde, ne sont nullement certaines. Il est vrai qu’il fait plus froid, et que l’air est plus vif et plus subtil sur le sommet des plus hautes montagnes ; mais il n’est pas vrai qu’on y meurt ; comme on le sait par plusieurs relations très-certaines.

Secondement, que la moyenne région de l’air ne doit pas être regardée comme un point fixe, et une région limitée, qui ne monte ni ne descende jamais ; elle est plus ou moins élevée à notre égard, selon le plus ou le moins de chaleur du soleil. Durant l’hiver elle est bien plus près de la terre, que pendant les ardeurs de l’été ; ou pour mieux dire, le froid qui règne dans la moyenne région de l’air pendant l’été, règne aussi dans la basse région pendant l’hiver. Ainsi dans la supposition du déluge universel, il est évident que la moyenne région de l’air a dû se hausser et s’éloigner de la terre et des eaux et au contraire la basse région se rapprocher des uns et des autres, à mesure que les eaux du déluge croissaient ou décroissaient ; de manière que l’arche était toujours dans la basse région de l’air, lors même qu’elle était portée à quinze coudées au-dessus des plus hautes montagnes, et que les hommes et les animaux qu’elle renfermait respiraientlemêmeair qu’ils auraient respiré sur la terre, mille ou douze cents pas plus bas, si le déluge ne fût pas arrivé.

On ne prétend pas toutefois par toutes ces raisons, prouver que le déluge universel se soit fait sans miracle. On reconnaît qu’il y en a un très-grand, surtout dans la chute des eaux pendant quarante jours, et dans leur évaporation ou dans leur retour dans les abîmes et dans les airs, de quelque manière que cela se soit fait. On avoue que ce terrible événement renferme des difficultés presque inexplicables, tant dans le système qui le tient universel, que dans celui qui le croit seulement particulier ; et dès qu’il faut admettre un enchaînement de miracles dans l’un et dans l’autre système, il vaut mieux, ce me semble, s’en tenir au sentiment commun des Pères et des Interprètes de toutes les communions et de tous les siècles, que de chercher des roules nouvelles qui nous jettent dans des embarras pareils à ceux qu’on cherche d’éviter. Car si par le systeme du déluge particulier, on veut fermer la bouche aux libertins, et mettre à couvert l’autorité des saintes Écritures ; comment y réussira-t-on ? en faisant violence à son texte, et en lui faisant dire que le déluge ne couvrit qu’une partie de la terre, pendant que Moïse et tous les auteurs sacrés qui en ont parlé, marquent si distinctement son universalité.

M. Thomas Burnet, auteur anglais, dans son livre intitulé : Telluris theoria sacra… Libri duo priores de diluvio et paradiso ; imprimé à Londres, en 1681, a prétendu expliquer d’une manière physique, corninent Le déluge avait pu se faire. Il suppose que la terre dans son ecituftiencement était ronde, unie partout, sans montagnes ni vallées ; qu’au centre de la terre il y avait un grand abîme plein d’eau ; que la terre s’étant affaissée en plusieurs endroits par divers tremblements, et par différentes secousses, et s’étant élevée dans, d’autres, avait donné ouverture aux eaux, qui sortirent avec impétuosité du centre où elles étaient enfermées, et se répandirent sur toute la terre ; que ces secousses et ébranlements, et les terres confusément accumulées formèrent les montagnes et les vallées ; que l’axe de la terre gardait au commencement un parfait parallélisme avec l’axe du monde se mouvant toujours directement sous l’équateur, et produisant un équinoxe perpétuel ; qu’à la vérité la zone torride était entièrement inhabitable, mais qu’en récompense il y avait un printemps perpétuel sur tout le reste de la terre ; que dans le premier monde il n’y avait ni mers, ni pluie, ni arc-en-ciel qu’enfin la terre que nous habitons, après avoir passé par le feu, reprendra un jour sa première forme, jusqu’à ce qu’au dernier jour du jugement, elle soit changée eu étoile fixe.

Nous ne nous appliquons pas ici à réfuter ce système, il nous suffît de l’avoir proposé. Il parait assez par Moïse qu’il y avait avant le déluge des montagnes, des mers, des vicissitudes de saisons. Leidekker et quelques autres auteurs protestants ont écrit contre Burnet. On peut les consulter.

Un autre auteur anglais nommé Woodward, dans un livre intitulé : Naturalis historia telluris illustrata, etc., imprimé à Londres, en 1714, prétend que toute la masse de la terre ayant été dissoute par les eaux du déluge, il se forma ensuite une nouvelle terre dans le sein de ces eaux, composée de différents lits ou de différentes couches de la matière terrestre, qui nageait dans ce fluide ; que ces couches s’arrangèrent l’une sur l’autre à-peu-près suivant leurs différents degrés de pesanteur : en sorte que les plantes et les animaux, surtout les poissons et les coquillages, qui n’avaient point encore été dissous comme le reste, demeurèrent confondus avec les matières minérales et fossiles, qui les ont conservés dans leur entier, ou du moins qui en ont retenu les diverses empreintes, soit en creux, soit en relief.

C’est en suivant cette hypothèse qu’il explique ces coquillages, que l’on trouve dans les lieux fort éloignés de la mer, ces dents d’éléphants, ces os d’animaux, ces poissons pétrifiés, et cent autres choses que l’on rencontre au haut des montagnes et dans des lieux très-éloignés de la mer. Il prétend que tout cela ayant été enfoui dans la terre au temps du déluge universel, la matière bitumineuse, et les sels qui sont dans la terre, les ont pénétrés et conservés dans leur entier, et même quelquefois pétrifiés. On peut consulter l’auteur que nous avons cité, où l’on trouvera quantité de choses très-curieuses sur le déluge. Voyez aussi Roy’s. Consequences of the deluge, et Scheuczer Piscium quereloe, et Herbartunt diluvianum, imprimés à Zurich, le premier en 1708, et le second en 1709; Nouvelles de la rép des lettres, mars 1704; Edm. Halley, Dissert in actis Philosophicis Londin. 1.16, page 10’e ; le Dictionnaire de Trévoux sous déluge, coquillage, fossiles. [Consultez surtout le Discours de Cuvier sur les révolutions du globe terrestre (S)].

Les Musulmans, les Païens, tes Chinois et les peuples même de l’Amérique, ont conservé la tradition d’un déluge. Ils le racontent chacun à leur manière. Josèphe cite Bérose, qui sur le témoignage des anciens monuments parlait lu déluge comme en a parlé Moïse. Il parlait de Noé, de l’arche et des montagnes où elle s’était arrêtée. Abydène raconte qu’un nommé Sésistrus fut averti par Saturne d’un déluge qui devait inonder toute la terre ; que Sésistrus s’étant embarqué dans un vaisseau couvert, envoya quelques oiseaux pour savoir en quel état était la terre : que ces oiseaux revinrent jusqu’à trois fois. Alexandre Polyhistor racontait la même chose qu’Abydène, et ajoutait que les animaux à quatre pieds, les reptiles, et les volatiles furent conservés dans le vaisseau. Lucien dans son livre de la Déesse de Syrie, dit que les hommes s’étant abandonnés aux derniers dérèglements, la terre fut inondée d’un déluge, en sorte qu’il n’y eut que Deucalion qui resta sur la terre, s’étant retiré dans un vaisseau avec sa famille et des animaux de toutes sortes. Apollodore, Ovide et plusieurs autres ont parlé au long du déluge de Deucaliou ; mais ils ont mêlé dans leur récit plusieurs circonstances qui ne conviennent qu’à celui de Noé.

Les Chinois tiennent que le déluge n’a pas inondé leur pays, qu’il n’a pas été jusqu’aux Indes : c’est ce qu’on voit dans le récit de deux Arabes mahométans qui voyagèrent en ce pays au neuvième siècle ; mais les Arabes le croyaient sans difficulté.

Nous avons parlé ci-devant sous le mot Apamee, de la tradition qui voulait que l’arche de Noé se soit arrêtée près de cette ville, laquelle a même pour cette raison pris le surnom de Kibotos, c’est-à-dire l’arche : on a publié deux médailles frappées dans la même ville ; l’une représente d’un côté la tête de l’empereur Philippe, avec cette légende en grec : L’empereur César Jules Philippe Auguste, et sur le revers on voit une arche où sont renfermés Deucallion et Pyrrha, ou Noé et sa femme ; sur le toit de l’arche il y a deux colombes, dont l’une tient un rameau d’olivier : sur un côté de l’arche, on lit le mot Noé : et autour du revers : Sous Marc Aurèle Alexandre, second pontife des Apaméens

La seconde médaille ressemble à la première, avec cette différence qu’elle représente la tête de Lucius Septimus Severus Pertinax, et que sur le revers on lit sur l’arche ces lettres grecques, Nhton ; et autour du revers : Sous celui qui préside aux combats des Magnésiens, des Apaméens. Le père Kircher a cru que ces lettres grecques Noé qui signifient Nué, étaient les dernières lettres du mot Allameon renversé. D’autres soutiennent que ces médailles sont faites à plaisir. Il faudrait les avoir vues et examinées. Ce qui est certain, c’est que ceux d’Apamée en Asie se vantaient d’avoir été les premiers fondés par Deucalion et Pyrrha, ou par Noé et sa femme au sortir de l’arche, et après le déluge.

Mahomet parlant du déluge, dit que quand le temps que Dieu avait prescrit pour la punition des hommes fut arrivé, et que le four commença à bouillir et à regorger, Dieu dit à Noé : Prenez et faites encrer dans l’arche avec vous deux couples de tous les animaux. Ce four qui commence à bouillir s’appelle en arabe Tannour, et les mahométans enseignent que ce four avait servi à Ève à cuire le pain, et qu’il vint jusqu’à Noé par succession : il est différent de nos fours ordinaires, et a son ouverture en haut assez étroite. Il est ordinairement de pierre ou de grès : on l’échauffe en y jetant du bois par le haut, et on applique la pâte par dehors tout autour du four, ou en dedans sur de petits cailloux blancs, dont la cruche est à demi pleine.

Lors donc que le four commença à bouillir, c’est-à-dire, que les eaux du déluge commencèrent à sortir avec impétuosité du fond de la terre, Dieu dit à Noé d’entrer dans l’arche avec sa famille, et les justes qui y voudraient entrer. Il y entra quatre-vingts personnes, mais Chanaan n’y voulut pas entrer. Après les six mois que dura le déluge, Car ils ne le font pas durer davantage, Dieu commanda à la terre, et dit : Terre, engloutis tes eaux ; Ciel, puise celles que tu as versées. L’eau commença aussitôt à diminuer, l’ordre de Dieu fut exécuté. L’arche s’arrêta sur la montagne de Gioudi, et on entendit cette voix du ciel : Malheur aux impies. Les interprètes remarquent que ce verset est le plus éloquent et le plus sublime de l’Alcoran, tant pour le sens, que pour les paroles [Cet article déluge n’est pas, on le voit bien, à la hauteur de la science actuelle, soit qu’il s’agisse de la critique du fait, soit qu’il s’agisse de sa défense. Le progrès des sciences physiques a fourni aux incrédules de nouveaux arguments contre ce fait, et aux apologistes de nouvelles preuves en sa faveur. Je ne connais aucune objection contre le déluge, qui n’ait été résolue. On en fera encore, et encore on les détruira. Il faudrait des volumes pour examiner les divers systèmes imaginés contre le récit de Moïse sur ce point d’histoire, et les réfutations qui en ont été faites : l’analyse qu’on en pourrait faire ne trouverait point ici un espace assez étendu. Que l’incrédulité s’ingénie à chercher dans les sciences quelque base à de nouveaux systèmes, cette entreprise n’effraie point l’homme de foi ; car il sait que si la science parait être aujourd’hui favorable à l’incrédulité, demain, mieux étudiée, mieux connue, elle lui séra contraire. Supposez que l’on fasse dans les sciences une décou verte qui donne lieu, contre le déluge mosaïque, à une objection plus spécieuse que toutes celles qui sont pulvérisées, à une objection qui paraisse invincible, et le soit même en effet ; ce serait peu encore, j’ose le dire, car en face de cette objection due à des découvertes faites dans les sciences, se trouvent les sciences elles-mêmes, qui participent en quelque sorte de l’infini, et qui ne disent jamais leur dernier mot ; c’en serait assez pour empêcher tout esprit raisonnable d’attaquer le récit de Moïse ; mais il y a plus, il y a le témoignage du genre humain qui atteste, à travers les générations, chez tous les peuples connus, la vérité de ce récit : témoignage contre lequel il n’est point de prescription possible, d’attentat triomphant.

Je voudrais que l’espace et le temps me permissent de citer ici les traditions des peuples touchant le déluge ; mais elles sont trup nombreuses et il faut que je me hâte.

Dom Calmet a dit que les peuples mêmes de l’Amérique ont conservé la tradition d’un déluge ; le fait de cette tradition n’est plus l’objet d’un doute. Il dit la même chose des Chinois et des Indous, et cependant il ajoute que les Chinois, d’après le récit des voyageurs qu’il cite, tiennent que le déluge n’a pas inondé leur pays, et n’a pas été jusqu’aux Indes : Nous allons entrer à cet égard dans quelques explications.

Les Indous ont connaissance d’un déluge dont l’histoire, quoique chargée par eux de plusieurs détails fabuleux et ridicules, offre beaucoup de traits frappants de ressemblance avec le récit de Moïse.

Ils croient, dit sir W. Jones, dont personne ne récusera le témoignage, que, sous le règne de Vaivasaouata, ou Enfant du Soleil, toute la terre fut submergée, et tout le genre humain détruit par un déluge, à l’exception de ce prince religieux, des sept richis et de leurs épouses. Cette histoire est racontée avec autant de clarté que d’élégance, dans le huitième livre du Bhâgaouata, d’où je l’ai extraite et traduite avec beaucoup de soin. Je me bornerai à en présenter ici un abrégé.

« Le démon Hayagriva ayant soustrait les védas à la vigilance de Brâhmah, pendant qu’il se reposait à la fin du sixième manaouantara, toute la race des hommes devint corrompue, hormis les sept richis et Satyavrata, qui régnait alors à Dravira. Un jour que ce prince s’acquittait de ses ablutions dans la rivière Gritâmala, Wichnou lui apparut sous la forme d’un petit poisson, et, après avoir augmenté en stature dans divers fleuves, il fut placé par Satyavrata dans l’Océan, où il adressa ces paroles à son adorateur surpris : Dans sept jours un déluge détruira toutes les créatures qui m’ont offensé ; mais tu seras mis en sûreté dans un vaisseau merveilleusement construit. Prends donc des herbes médicinales et des graines de toute espèce, et entre sans crainte dans l’arche avec les sept personnages recommandables par leur sainteté, vos femmes et des couples de tous les animaux. Tu verras alors Dieu à la face, et tu obtiendras des réponses à toutes les questions.

Il disparut à ces mots, et au bout de sept jours l’océan commença à submerger les côtes, et la terre fut inondée de pluies continuelles. Satyavrata étant à méditer sur la divinité, aperçut un grand navire qui s’avançait sur les eaux. Il y entra, après s’être exactement conformé aux instructions de Wichnou, qui, sous la forme d’un vaste poisson, permit que le navire fût attaché avec un grand serpent marin, comme avec un câble, à sa corne démesurée. Quand le déluge eut cessé, Wichnou tua le démon, recouvra les védas, instruisit Satyavrata dans la science divine, et le nomma septième Menou, en lui donnant le nom de Vaivasaouata. »

Tel est l’abrégé que fait sir W. Jones de l’histoire du déluge universel chez les Indous. Il est évident que ce déluge n’est autre que celui décrit par Moïse. Mais ce n’est pas tout : nous allons montrer, au moyen d’une preuve fournie par M. Klaproth (Asia polyglotta, 1823), que l’époque où arriva cette grande catastrophe, d’après ces peuples, s’accorde avec celle que lui assigne Moïse. Il faut auparavant dire un mot du ridicule système chronologique de ces mêmes peuples.

L’année solaire des Indous se compose de 360 jours. Cent années solaires font ia vie d’un homme ; mais pour les dieux inférieurs, une année solaire est comme un jour, et 360 années solaires sont comme une seule année.

La période ordinaire du monde se divise en quatre âges, savoir ;

Krita-Juga 4,800 années des dieux inférieurs qui font 1728,000 ann sol.

Trita-Juga 3600 années des dieux inférieurs qui font 1296000 ann sol.

Diva par-Juga 2400 années des dieux inférieurs qui font 864000 ann sol.

Kali-Juga 1200 années des dieux inférieurs qui font 452000 ann sol.

L’an 1822 de notre ère est l’année 4923 du kali-juga, dont la première année correspond à l’an 3101 avant Jésus-Christ.

Cette période ordinaire du monde est appelée sadir-juga, et comprend 12000 années des dieux inférieurs, ou 432000 années solaires : mille sadir-juga, ou 12000000 d’années des dieux inférieurs (4320000000 d’années solaires), ne sont pour Brahma que comme un seul jour, du matin au soir. Ce jour de Brahma est appelé dinâ-kalpa, et contient avec la nuit 24000000 d’années des dieux inférieurs (8640000000 d’années solaires). Pendant cette nuit, Brahma est plongé dans le sommeil, et alors la terre est inondée par le dîna-praloya, ou le déluge jusqu’au jour.

Le déluge des Indous est fixé vers la fin du troisième âge, immédiatement avant le quatrième ou Kali-Juga. Or, cette époque correspond à l’an 3101 avant Jésus-Christ. D’après la Bible samaritaine, le déluge eut lieu l’an 3044 avant Jésus-Christ. Il n’y a donc entre les deux époques que 57 ans de différence ; circonstance qui n’étonnera point, si l’on fait attention que cette supputation est appuyée sur la durée des vies successives d’un grand nombre d’individus, et que la différence peut ne tenir qu’à l’omission des fractions de quantité.

La chronologie indienne s’accorde donc avec celle de la Bible pour la détermination de l’époque du grand cataclysme.

Quant aux Chinois, ils reconnaissent aussi un déluge. Leurs annales, il est vrai, ne parlent pas d’une manière bien précise d’un déluge universel, mais elles racontent que, du temps de Fou-Chi (c’est-à-dire environ 3100 ans avant notre ère), un rebelle nommé Koung-Koung (qui ne paraît point être la personnification du mauvais principe) disputa la souveraineté à Tchouan-Chio, et dans sa fureur il frappa de la corne la montagne Pan-Djeu avec une telle violence, que les colonnes qui portaient le ciel furent brisées, et que les liens de la terre se rompirent. Le ciel tomba du côté du nord-ouest et du sud-est ; la terre fut fondue. Il en résulta une grande inondation.

La chronologie chinoise est aussi conforme à la Genèse que celle des Indous. En 1822, époque à laquelle écrivait M. Klaproth, que nous copions, nous étions dans la 19e année du 75e cycle chinois de 60 ans. La première année de ces cycles, qui fut la 61e année du règne de l’empereur Chouang-Ti, correspond à l’an 2637 avant Jésus-Christ. D’après les meilleurs historiens trois empereurs précédèrent Chouang-Ti, savoir, Niu Koua, Schin-Noun Fe et Fon-Chi : ce dernier est regardé comme le fondateur de l’empire. Si maintenant l’on additionne les années des règnes de ces trois empereurs, et qu’on y ajoute les 60 premières années du règne de Chouang-Ti, et 2637 ans avant Jésus-Christ, on obtiendra l’époque suivante comme celle de la fondation de l’empire chinois :

Fou-Chi régna 115 ans.

Schin-Noung 140

Niu-Koua 150

Chouang-Ti avant les cycles. 60

Première ann du premier Cycle 2637 avant,Jésus-Christ

Total 3082

Nous avons donc trois époques remarquables et presque concordantes :

1° Déluge de Noé, d’après le texte samaritain, 3044 avant Jésus-Christ.

2° Déluge indien, et commencement de Kali-Juga, 3101 avant Jésus-Christ.

3° Déluge chinois de Koung-Koung, et fondation de l’empire chinois, 3082 avant Jésus-Christ.

Si l’on prend la moyenne de ces trois quantités on obtiendra comme époque du déluge 3076 avant Jésus-Christ.

C’est ainsi que s’exprime le savant Klaproth. On voit que les Indiens et les Chinois, non-seulement ont connaissance du déluge universel décrit par Moïse, mais encore qu’ils assignent à cette inondation du monde primitif, la même époque que l’historien sacré. Je dis la même époque, car il ne faut tenir aucun compte de la différence qu’on voit dans les dates énoncées, non plus que de celle qui existe dans les textes samaritain, hébreu, des Septante, de la Vulgate, et entre les divers systèmes de chronologie.