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Tortose
Dictionnaire encyclopédique de la Bible de Augustin Calmet

Ou Antarade, dont il a déjà été question. Ici nous allons laisser parler M. Poujoulat, qui va nous décrire une partie de son itinéraire de Tripoli à Lattaquié ou Laodicée (Correspond d’Orient, lettre CLX, adressée à M. Michaud, tome 6 pages 425 et suivantes).

On pourrait difficilement trouver une terre qui, dit-il, sur un espace de vingt-cinq lieues, renfermât autant de noms historiques et de vieilles ruines que la côte depuis Tripoli jusqu’à Lattaquié, l’ancienne Laodicée ad mare. Le pays compris entre Laodicée et Tortose avait à lui seul huit villes ; toutes ces cités, il est vrai, ne devaient pas avoir une très-grande importance, mais pourtant ces cités ont laissé un nom dans l’histoire. Remarquons d’ailleurs que les plaines de cette côte égalent en fécondité les plus heureux cantons de la Syrrie ; des rivières sorties des flancs du Liban portent de tous côtés leurs eaux bienfaisantes, et ces riches campagnes, ces belles eaux et le voisinage de la mer invitaient l’homme à s’y bâtir des demeures.

Il faut compter huit heures de marche de Tripoli à Tortose ; on rencontre dans ce trajet le village de Ménié, après deux heures de chemin ensuite la Nahr-El-Baarid (rivière froide), le village d’Abou-Hamien, les rivières Nahr-Akkar, Nahr-El-Habrak, Nahr-El-Kebir ; cette dernière, qu’on passe sur un pont à trois arches, représente l’Eleuthère des anciens ; elle marque, du côté du nord, les limites des montagnes du Liban et du pays de Phénicie. Une distance de trois heures sépare le Nahrel-Kebir de Tortose. Avant d’arriver à cette ville, le voyageur trouve d’intéressantes ruines à visiter ; ce sont des tours d’une forme étrange, de grands sépulcres et des sanctuaires pratiqués dans le roc, et d’autres antiquités à demi cachées dans d’épaisses broussailles. Ces curieuses ruines, situées à une heure au sud de Tortose, près d’une fontaine nommée Aïn-El-Hya (fontaine des Serpents), semblent appartenir à des époques fort reculées. Vous en verrez une description dans les Voyages de Mundrell et de Pokoke.

Tortose, l’ancienne Antaradus, peut-être aussi l’ancienne Orthosia, montre ses ruines au bord de la mer et regarde en face le rocher d’Aradus, célèbre autrefois par ses rameurs intrépides, renommé aujourd’hui encore par son peuple de marins. Le silence de Strabon à l’égard de Tortose ne permet pas de penser que cette ville soit d’une antiquité reculée ; Pokoke place sa fondation vers le cinquième ou le sixième siècle. À l’époque de la première croisade, le chevalier Raymond Pelet, à la tête d’une troupe de braves, s’empara de Tortose, abandonnée de ses habitants. En 1188, au temps des conquêtes de Saladin, Tortose retomba sous le pouvoir des musulmans ; elle fut prise et brûlée par les soldats de Pierre de Lusignan en 1366, et ne se releva plus.

Vous avez parlé, dans votre Histoire, de la vierge de Tortose, dont les miracles furent tant vantés au moyen âge ; on allait en pèlerinage à l’église de Tortose, la première qui eût été bâtie en l’honneur de Marie. Si nous en croyons Jacques de Vitry, les musulmans eux-mêmes conduisaient leurs enfants dans ce sanctuaire pour leur faire donner le baptême, persuadés que cette cérémonie, grâce à la protection de la Vierge, devait prolonger la vie de leurs enfants et les défendre contre toute maladie. Vous avez lu dans les Mémoires du sire de Joinville que le bon sénéchal se rendit en pèlerinage à Nostre-Dame de Tourtouze ; l’historien de saint Louis rapporte un miracle qui eut lieu de son temps, d’un pauvre homme démoniacle, lequel un jour fut amené devant cet autel de nostre Darne de Tourtouze ; et ainsi, poursuit le sire de Joinville, comme l’on priait Dieu et nostre Dame pour sa guérison, le diable, que le pauvre homme avait dedans le corps, répondit : Nostre Dame n’est pas ici, elle est en Égypte pour aider au roi de France et aux chrétiens, qui aujourd’hui arrivent à la Terre-Sainte, à pied, contre les payens, qui sont à cheval. Le sénéchal ajoute que le jour même où le démon prononçait ces paroles l’armée française débarquait en Égypte. Cette vierge de Tortose, qui abandonne son sanctuaire pour aller en Égypte porter secours au roi de France, n’est-ce pas là le sublime du merveilleux ? Trouvez-vous quelque chose de pareil dans les plus brillantes fables homériques ? Ce trait de la vierge de Tortose me parait l’imitation d’un trait que vous connaissez sans doute, et qui appartient â nos vieilles chroniques françaises. Dans le treizième siècle, à l’époque même de la bataille de Bouvines, l’église de Saint-Germain d’Auxerre fut la proie des flammes, et comme on demandait à saint Germain pourquoi il avait laissé brûler son sanctuaire, le saint, répondit que ce jour-là Hélait à Bouvines. Vraiment ce n’est pas seulement dans les traditions religieuses de l’antique Orient qu’il faut chercher la poésie, la muse de l’épopée aimerait aussi les vieilles annales de notre pays.

L’église de Tortose, maintenant convertie en étable et en caravansérai, est le seul édifice de l’ancienne ville que le temps n’ait pas trop endommagé ; l’édifice, situé à l’orient du château, est formé de trois nefs et conserve ses voûtes, ses piliers et ses murailles dont les pierres ont la beauté du marbre. Mundrell, qui a mesuré ce monument, lui a trouvé cent trente pieds de long, quatre-vingt-treize de large et soixante et un pieds de hauteur. Le château subsiste sous le nom de Palais de la fille du roi. Lors du passage de Pokoke, toute la nouvelle ville était renfermée dans l’intérieur de ce château ; aujourd’hui quelques pauvres familles chrétiennes vivent au milieu des débris du Kalu. Le gros de sa population, composé d’une centaine de familles musulmanes et de huit ou dix familles chrétiennes, habite à côté du château. Les musulmans ont une mosquée et un oratoire de santon, les chrétiens n’ont pas de sanctuaire. L’aga de Tortose dépend du mutselim de Tripoli.