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Predestination
Dictionnaire encyclopédique de la Bible de Augustin Calmet
Westphal

Prédestiner. Ce terme est pris sur le latin proedestinare, qui signifie quelquefois la simple destination que l’on fait d’une chose à un certain usage, ou d’une personne à un certain emploi. Mais dans le langage de l’Église et des théologiens, la prédestination se prend pour le dessein que Dieu a formé de toute éternité de conduire par sa grâce à la foi, ou au salut éternel, certaines personnes, pendant qu’il en laisse d’autres dans l’infidélité, ou dans la masse de corruption. Ceux qui sont ainsi laissés, sont les réprouvés ; et les autres sont les prédestinés.

On distingue deux sortes de prédestinations : l’une à la grâce, et l’autre à la gloire. Tous ceux qui sont prédestinés à la grâce ne sont pas pour cela prédestinés à la gloire, parce que plusieurs de ceux-là perdent la grâce, et ne persévèrent pas dans le bien ; au lieu que les autres reçoivent de Dieu le don de la vocation à la foi, de la justification, de la persévérance, et enfin de la gloire. C’est de ces derniers dont parle saint Paul : Ceux qu’il a prédestinés, il les a aussi appelés ; et ceux qu’il a appelés, il les a aussi justifiés ; et ceux qu’il a justifiés, il les a aussi glorifiés (Romains 8.30).

Tous les théologiens conviennent, et c’est un article de foi, que la prédestination à la grâce est absolument gratuite ; autrement cette grâce ne serait pas grâce ; ce qui est absurde : mais les sentiments sont partagés sur la prédestination à la gloire. Les uns la croient parfaitement gratuite, et les autres veulent que Dieu ait formé son décret de prédestination en vue des mérites futurs des élus. Saint Augustin, les saints Pères qui l’ont suivi, saint Thomas, et les plus célèbres écoles de l’Église latine tiennent pour la prédestination gratuite. Quelques Pères grecs et quelques théologiens latins tiennent plus volontiers la prédestination faite en vue des mérites futurs des élus. Saint Augustin définit ainsi la prédestination : C’est, dit-il, la prescience, et la préparation des moyens efficaces, en vertu desquels les élus sont très-certainement sauvés. Et ce saint docteur était tellement persuadé de la gratuité de la prédestination considérée dans sa totalité, c’est-à-dire, prise pour un seul décret en Dieu, qui destine la gloire à ses élus, par certains moyens efficaces qu’il leur a préparés pour les y conduire, qu’il ne craint point de donner ce sentiment comme la créance de l’Église, et de soutenir que personne ne peut l’attaquer sans tomber dans l’erreur.

Les anciens Hébreux étaient persuadés comme nous que Dieu avait prévu ce que chacun de nous doit être, faire et devenir, tant pour le bien que pour le mal. Cela est renfermé dans l’idée même de la divinité, de sa providence et de sa science divine. Je vous connais, dit le Seigneur à Jérémie (Jérémie 1.5), avant que vous soyez formé, et avant que vous soyez né, je vous ai destiné polir être mon prophète. Mais quand il est question de se former une juste idée de leur système de la prédestination et de la réprobation, de l’accord qu’ils faisaient de la grâce et du libre arbitre, la chose n’est pas si aisée. Ces matières n’étaient pas alors aussi éclairées qu’elles le sont, et on n’avait pas tant travaillé à former des systèmes de théologie pour expliquer ces mystères si profonds et si impénétrables à nos lumières.

Philon, Josèphe, et les rabbins croient que Dieu créa au commencement toutes les âmes qui existent et toute la matière qui compose l’univers ; en sorte que quand il se forme un nouveau corps, ce n’est pas une âme nouvellement créée qui l’anime, c’est une âme créée dès le commencement du monde. Philon croit que les anges, les dénions et les âmes des hommes sont de même nature, et ne diffèrent que de nom ; que comme il y a de bons et de mauvais génies, il y a aussi de bonnes et de mauvaises âmes ; que les âmes de même que les anges ont leur demeure dans la plus haute région de l’air, d’où elles descendent dans les corps pour les animer, et y apportent leurs bonnes ou leurs mauvaises qualités ; qu’elles jouissent d’une parfaite liberté, et que selon le bon ou le mauvais usage qu’elles en font, elles sont punies ou récompensées dans l’éternité.

Josèphe reconnaît que les pharisiens admettent le destin, sans toutefois exclure la libelle de l’homme, et le souverain pouvoir de Dieu sur la créature ; que les âmes qui ont bien vécu, au sortir du corps, retournent au lieu d’où elles sont venues, avec faculté de revenir encore dans la suite animer quelque autre corps ; au lieu que les âmes des impies sont condamnées à des supplices éternels. Les esséniens croyaient que les âmes attirées par je ne sais quel attrait, venaient se renfermer dans les corps ; que celles qui y menaient une vie innocente se retiraient après la mort du corps dans des lieux de délices au delà de l’Océan ; et celles des méchants dans des lieux ténébreux, pour y vivre dans les tourments.

L’auteurdu livre de la Sagesse (Sagesse 8.20), que plusieurs ont attribué à Philon, fait parler ainsi Salomon : J’étais un enfant de bon naturel, et j’avais reçu de Dieu une bonne âme ; et avec ces bonnes dispositions je suis venu dans un corps qui n’était point corrompu ; où l’on voit les mêmes principes que nous avons remarqués dans Philon. Les apôtres dans l’Évangile (Jean 9.2) demandent à Jésus-Christ, en voyant un aveugle-né, si c’est en punition des péchés de cet homme ou de ceux de ses parents, qu’il est né aveugle. Ils croyaient donc que son âme existait et avait pu offenser Dieu avant que d’animer ce corps.

Origène, qui croyait comme les Hébreux la préexistence des âmes, avait aussi apparemment reçu d’eux son système de la prédestination et de la réprobation des hommes, selon lequel il disait que Dieu forme son décret pour sauver ou pour damner, pour recompenser ou pour punir les hommes, sur la connaissance qu’il a des bonnes ou des mauvaises qualités qui sont dans leurs âmes avant leur infusion dans le corps, et du bon ou du mauvais usage qu’elles ont fait de leur liberté avant leur naissance, et de celui qu’elles en doivent faire dans le temps qu’elles vivront sur la terre. Il était persuadé que l’âme avant qu’elle anime le corps, est dans une pleine liberté de bien ou de mal faire ; et que les biens et les maux, les adversités ou les prospérités qui lui arrivent en cette vie, sont des punitions ou des récompenses de ce qu’elle a bien ou mal fait dans une vie précédente ; que c’est pour cela que Jacob est préféré à Ésaü, que l’un est aimé, et l’autre haï ; l’un destiné a l’esclavage, et l’autre à la domination.

Ainsi, selon Origène, nous ne sommets pas prédestinés par la prescience de Dieu ; mais en considération de nos mérites. Jacob mérita d’être prédestiné par le soin qu’il prit de purifier son âme : au lieu qu’Ésaü n’ayant pas apporté la même diligence à se rendre digne des faveurs de Dieu, mérita de devenir un vase d’ignominie. Que saint Paul de même fournit dans lui-même la cause de son élection, à celui qui sait toutes choses avant qu’elles arrivent, Dieu prévoyant qu’il travaillerait plus qu’aucun autre dans le champ de l’Église. C’est sur ce système d’Origène que Pélage avait formé ses sentiments sur la prédestination et sur la réprobation : ce qui a fait dire à saint Jérôme que l’hérésie pélagienne n’est qu’une branche des erreurs d’Origène, et qu’Origène a été précurseur de Pélage.

Saint Chrysostome, que l’on peut considérer comme l’oracle et la bouche de l’Église grecque, s’est éloigné des sentiments d’Origène, en soutenant que Dieu ne réprouve ni ne prédestine les hommes en considération de leurs bonnes ou mauvaises actions passées, mais seulement en vue de leurs mérites ou démérites futurs. D’où vient, dit-il, que Jacob est aimé, et Ésaü haï? C’est que l’un est bon, et l’autre mauvais. Et d’où vient qu’avant leur naissance Dieu avait dit : L’aîné sera sous la domination du cadet ? C’est que Dieu n’a pas besoin comme nous d’attendre la fin des choses pour juger si un homme sera bon ou mauvais ; il le voit dès avant qu’il soit né… C’est par un effet de sa prescience qu’il e choisi Jacob, et qu’il a rejeté Ésaü. Il a vu dès avant leur naissance ce qu’ils devaient étre un jour. Lorsqu’il choisit saint Matthieu, il y avait plusieurs personnes qui paraissaient meilleures que lui, mais il sut découvrir par sa pénétration infinie tout le prix de cette perle jetée dans le fumier.

Il ajoute, en parlant de Pharaon, que ce prince endurci n’est devenu un vase de colère que par son iniquité ; que les Hébreux n’ont été des vases de miséricorde qu’à cause de leur probité. Dans un autre endroit il dit que le royaume des cieux a été préparé aux élus dès le commencement du monde, et avant qu’ils fussent nés, parce que Dieu savait ce qu’ils deviendraient un jour. Et écrivant sur les paroles du psaume (Psaumes 138.3) : Vous avez connu mes pensées de loin, il dit : Il y a des gens assez grossiers pour dire un tel est homme de bien, parce que Dieu l’a choisi et aimé ; et cet autre est méchant, parce que Dieu l’a haï. Le prophète nous dit ici au contraire que Dieu nous éprouve par nos œuvres ; il sait si nous serons vertueux, même avant notre naissance. Et par là il nous donne des preuves de sa prescience, il la confirme par nos œuvres, de peur que l’on ne croie que sa prescience est la cause de notre vertu.

Les Pères grecs qui sont venus depuis saint Chrysostome ont parlé à-peu-près le même langage, et les Grecs modernes ont suivi les sentiments des Pères qui les ont précédés. Dans les divers projets que l’on a faits pour la réunion de l’Église grecque avec la latine, il n’a pas été question des matières de la prédestination etde la réprobation ; on était d’accord, quant au fond du dogme, quoiqu’il y eût quelque différence entre les Grecs et les Latins sur la manière de s’exprimer. Les uns et les autres condamnaient Pélage et Célestins, et soutenaient que l’homme ne pouvait rien faire pour le bien, sans le secours surnaturel de la grâce ; au lieu que Pélage prétendait que l’homme pouvait user de sa liberté sans le secours de la grâce, et que la grâce Même lui était donnée à proportion de ses mérites. On peut voir la Dissertation que nous avons composée sur la prédestination et la réprobation, à la tête de l’Epere de saint Paul aux Romains.