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Gentil
Dictionnaire encyclopédique de la Bible de Augustin Calmet

Les Hébreux appelaient les Gentils du nom général de Goiim, qui signifie les nations qui n’ont reçu ni la foi ni la loi du Seigneur. Tout ce qui n’est point Juif ni circoncis est compris sous le nom de Goiim ; la porte de la vie et de la justification n’était ouverte aux nations que par la foi et par la profession de la religion des Juifs avant Jésus-Christ. Ils appelaient prosélytes ceux qui se convertissaient, et qui embrassaient le judaïsme. Depuis la prédication de l’Évangile, la vraie religion n’est point bornée à une seule nation et à un seul pays, comme autrefois ; Dieu, qui avait promis par ses prophètes d’appeler les Gentils à la foi, a exécuté ses promesses avec une surabondance de grâces ; en sorte que l’Église chrétienne n’est presque composée que de Gentils convertis, et les Juifs, trop fiers de leurs prérogatives, ont été pour la plupart abandonnés à leur sens réprouvé, et ont méconnu Jésus-Christ leur Messie et leur libérateur, après lequel ils soupiraient depuis tant de siècles. Dans saint Paul (Romains 1.14-16 ;2.9-10 ; 3.9 ; 10.12 ; 1 Corinthiens 1.22-24 ; Galates 3.28), ordinairement les Gentils sont compris sous le nom de Grecs ; Judoeus et Groecus marquent les Juifs et les Gentils. Saint Luc dans les Actes (Actes 6.1 ; 11.20 ; 18.4) s’exprime de même.

Saint Paul est communément appelé l’Apôtre des Gentils (1 Timothée 2.7), ou des Grecs, parce qu’il était principalement envoyé vers les peuples idolâtres, pour leur prêcher Jésus-Christ, au lieu que saint Pierre et les autres apôtres prêchaient plus ordinairement aux Juifs ; d’où vient qu’on les nomme les apôtres de la circoncision (Genèse 2.7).

Les anciens prophètes avaient annoncé d’une manière très précise la vocation des Gentils. Jacob (Genèse 49.10) avait prédit que les nations espéreraient au Messie, et que celui qui devait être envoyé, le Siloh, serait l’attente des Gentils (2 Chroniques 6.32) Ipse erit exspectatio Gentium. Salomon, après avoir dédié le temple qu’il avait bâti au Seigneur, adresse à Dieu cette prière : Si quelque étranger qui n’est pas de votre peuple d’Israël vient tci d’une terre éloignée, attiré par votre grand nom et par les prodiges de votre main puissante, et de votre bras étendu, pour adorer dans ce saint lieu, vous l’exaucerez du ciel, qui est une demeure éternelle et permanente, et vous exécuterez ce qus cet étranger demandera de vous afin que tous les peuples du monde connaissent votre nom, et vous craignent, comme votre peuple d’Israël.

Le Psalmiste (Psaumes 2.8) dit que le Seigneur donnera au Messie les Gentils pour son héritage ; que l’Égypte et Babylone le connaîtront (Psaumes 86.4) ; que l’Éthiopie se hâtera de lui apporter des présents (Psaumes 71.9-10) ; que les rois de Tharsis et les îles, les rois des Arabes et des Sabéens lui seront tributaires. Isaïe est tout plein de pareilles prophéties, ce qui lui a mérité le nom de prophète des Gentils. Dans les derniers-temps, dit-il (Isaïe 2.2-4), la montagne du Seigneur sera établie sur le sommet des montagnes, et toutes les nations y viendront en foule, et des multitudes de Gentils s’y rendront, en disant : Venez, montons à la montagne du Seigneur, et à la maison du Dieu de Jacob. Il nous enseignera ses voies, et nous marcherons dans ses sentiers. Et ailleurs (Isaïe 49.6) : Je vous ai établi pour être la lumière des Gentils, afin que vous soyez mon salut, ou que vous l’annonciez, et que vous le procuriez aux nations étrangères, jusqu’à l’extrémité de la terre. Et Zacharie (Zacharie 8.23) : Le temps viendra, dit le Seigneur que dix hommes de toutes les langues des Gentils prendront le pan de l’habit d’un Juif, et lui diront : Nous voulons aller avec vous au temple du Seigneur à Jérusalem ; car nous avons appris que le Seigneur Dieu est avec vous. Ézéchiel dans la description qu’il fait du temple de Jérusalem, y marque un parvis pour les Gentils.

Dans le Nouveau Testament nous voyons que les Gentils se rendaient quelquefois à Jérusalem pour y adorer le Seigneur. Quelques-uns de ceux-là, y étant venus peu de temps après la mort du Sauveur (Jean 12.20-21), s’adressèrent à saint Philippe, et le prièrent de leur faire voir Jésus-Christ. Philippe le dit à André, et Philippe et André le dirent à Jésus, qui leur répondit : l’heure est venue que le Fils de l’homme sera glorifié. l’eunuque de la reine Candace, qui était venu à Jérusalem (Actes 8.27), était aussi gentil, selon plusieurs Pères. Josèphe l’historien dit que l’on avait fait dans le parvis du temple un mur ou balustrade à hauteur d’appui, et qu’il y avait d’espace en espace des colonnes avec des inscriptions en grec et en latin, qui portaient qu’il était défendu aux étrangers d’entrer plus avant ; on y recevait leurs offrandes, et on y offrait pour eux des sacrifices ; mais ils ne pouvaiert se présenter eux-mêmes à l’autel.

Pompée entra jusque dans le sanctuaire ; mais il n’y commit rien d’indécent ; et le lendemain il ordonna qu’on purifiât le temple, et qu’on y offrît les sacrifices accoutumés. Peu de temps avant la dernière révolte des Juifs, quelques mutins voulurent persuader aux prêtres de ne recevoir ni hostie, ni victime qui ne fût offerte par les Juifs, et les obligèrent de rejeter celles que l’empereur faisait offrir pour le peuple romain. Les plus sages de la nation eurent beau leur remontrer le danger auquel ils exposaient leur patrie, et que leurs ancêtres n’avaient jamais rejeté les présents des Gentils, et que le temple était orné pour la plus grande partie des offrandes qu’ils y avaient faites ; ils leur produisirent en même temps les plus savants d’entre les prêtres, qui avaient étudié toute leur vie les cérémonies de la loi, lesquels témoignèrent que leurs ancêtres avaient toujours reçu les sacrifices des étrangers.

Quelques anciens Pères semblent avoir cru que les Gentils qui ont vécu d’une manière louable et réglée, et qui ont observé la loi naturelle, ont eu part au salut. Saint Paul dans l’Épître aux Romains a donné lieu à cette opinion. Il dit que (Romains 2.9-11) la gloire, l’honneur et la paix seront le pariage de tout homme qui fait le bien ; du Juif premièrement, et du Gentil : car Dieu ne fait point acception de personne… Lors donc que les Gentils qui n’ont point la loi, font naturellement les choses que la loi commande, n’ayant pas la loi, ils se tiennent à eux-mémes lieu de loi, faisant voir que ce qui est prescrit par la loi, est écrit dans leur cœur. Si donc un homme incirconcis (un Gentil) observe les ordonnances de la loi, n’est-il pas vrai qu’il sera considéré comme circoncis, et qu’il vous condamnera, vous qui, étant circoncis, et ayant reçu la loi, étes violateurs de la loi ?

Saint Justin le Martyr soutient que les anciens philosophes, qui ont vécu conformément-à la raison, étaient déjà chrétiens, quoiqu’ils ne connussent pas Jésus-Christ ; comme, par exemple, chez les Grecs, Socrate, Héraclite, et quelques autres ; et chez les barbares Abraham, Ananias, Azarias, Misael et Élie, et plusieurs autres.

Saint Clément d’Alexandrie avance, que ceux qui ont vécu avant Jésus-Christ, ont eu deux moyens pour acquérir la justification : savoir la loi et la philosophie. La philosophie pouvait les rendre justes, ou du moins les disposer à la justice ; c’était comme un degré pour y parvenir : elle produisait une justice, mais non pas entière et parfaite. Il dit de plus que les Gentils qui sont sortis de ce monde avant la mort du Sauveur, attendaient dans l’enfer la venue de Jésus-Christ ou des apôtres, et qu’ayant entendu leur prédication, ils crurent et furent sauvés. Il a pris ce dernier sentiment de ces paroles de saint Pierre (1 Pierre 3.19) : Jésus-Christ étant mort en sa chair, et s’étant réconcilié par l’esprit, alla précher aux esprits qui étaient en prison, qui autrefois avaient été incrédules.

Ce passage de saint Pierre a donné assez d’exercice aux commentateurs. Saint Augustin a dit aussi que l’âme de Jésus-Christ descendant aux enfers, c’est-à-dire, au lieu où les âmes des méchants étaient tourmentées, délivra des tourments celles que sa justice, impénétrable aux hommes, jugea en devoir être délivrées. Origène est encore plus favorable au salut des Gentils. Il dit que l’âme de Jésus-Christ, étant sortie de son corps, avait conféré avec les autres âmes, pour convertir ceux d’entre les morts qui étaient les plus dociles ou les plus propres pour certaines raisons à recevoir sa doctrine. Saint Grégoire de Nazianze, parlant de la descente de Jésus-Christ aux enfers, laisse en doute s’il a sauvé tous ceux qu’il trouva sans exception, ou seulement ceux qui avaient cru. Sur quoi Nicétas, qui a écrit sur le texte de ce Père, fait cette remarque : On raconte qu’un chrétien zélé s’étant un jour emporté contre Platon, le traitant d’impie et de méchant, la nuit suivante Platon lui apparut et lui reprocha la manière dont il l’avait traité : J’avoue, lui dit-il, que je suis un grand pécheur ; mais lorsque Jésus-Christ vint dans les enfers, je fus le premier qui crut en lui.

Saint Chrysostome croit que ceux qui sont morts avant Jésus-Christ, et qui pour cette raison n’ont pu parvenir à sa connaissance, s’ils ont abandonné l’idolâtrie pour ne reconnaître qu’un seul Dieu, et s’ils ont mené une vie réglée et louable, auront part au bonheur du ciel. On pourrait ajouter grand nombre d’autres passages et d’autorités, tant des Pères que des docteurs chrétiens et catholiques, qui ont cru que les gens de bien parmi les Gentils, et ceux qui avaient vécu moralement bien, et qui avaient renoncé à l’idolâtrie, avaient eu part au royaume des cieux. Ceux que nous pourrions citer n’en diraient pas davantage et n’auraient pas plus d’autorité que ceux que nous venons de rapporter.

Il faut à présent examiner si leursentiment a été que les Gentils qui ont suivi la loi naturelle ont eu part au royaume des cieux ; et supposé qu’ils l’aient cru, si ce sentiment est orthodoxe. On veut bien convenir qu’un petit nombre de Pères ont cru que les Gentils qui ont eu la connaissance de Dieu, et qui ont vécu d’une manière louable et moralement bonne, sont parvenus à la béatitude. Il faut développer l’équivoque de ces mots, connaître Dieu, et vivre moralement bien. Si les premiers ne marquent qu’une connaissance purement spéculative, stérile, comme est celle des démons et des impies, eicelle de ces philosophes dont parle saint Paul, qui ont retenu la vérité captive, et qui, ayant connu Dieu, ne l’ont pas honoré, certainement une telle connaissance ne peut servir de rien au salut ; elle n’est propre qu’à augmenter la condamnation de ces philosophes.

Aussi les Pères veulent qu’outre cela ils vivent louablement et moralement bien ; c’est-à-dire, qu’ils connaissent Dieu, qu’ils l’aiment, qu’ils lui rendent gloire, qu’ils espèrent en lui, qu’ils suivent les préceptes de la loi naturelle, et qu’ils les observent comme il faut ; c’est-à-dire, dans la vue de Dieu et par des actions animées de la grâce et de la charité, sans lesquelles il est impossible de parvenir au salut. Il faut qu’ils pratiquent le premier et le plus grand de tous les commandements, qui est d’aimer Dieu de tout son cœur, et qu’outre cela ils aiment leur prochain comme eux-mêmes. Si l’on peut montrer que les philosophes Sénèque, Socrate, Héraclite, Platon, ont connu, aimé et servi Dieu de cette manière, je ne crois pas qu’il y ait aucun théologien qui ose leur fermer l’entrée du ciel ; mais si l’on examine la vie qu’ils ont menée, je doute fort qu’où la trouve conforme à ces règles. On peut voir cette question traitée plus à fond dans Pérérius sur l’Épître aux Romains, et dans notre dissertation sur le même sujet.